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— Quelle preuve de mon innocence pourrait vous satisfaire ?

Deux puits sans fond me toisèrent par-delà le brasier incandescent de ma foi. Je sentis les bribes de pouvoir qui cherchaient à m’atteindre être repoussées par le rempart de ma volonté, comme la créature.

— Baisse cette amulette, mage, grogna-t-elle.

— Si j’obéis, vous allez vous jeter sur moi ?

— Si tu n’obéis pas, c’est ce qui va se passer.

Plutôt bancale, sa logique…

J’essayai de me mettre à la place de Bianca. Elle avait pris peur quand j’étais arrivé, me faisant fouiller et déposséder du maximum d’armes potentielles. Si elle pensait que j’étais le meurtrier de Jennifer Stanton, la seule mention de son nom suffisait-elle à la plonger dans une telle rage ? Je commençais à avoir la sale impression qui nous tombe dessus quand on s’aperçoit que les apparences sont parfois trompeuses.

— Si je le pose, je veux votre parole que vous irez vous asseoir et que nous parlerons. Je vous jure par le feu et le vent que je n’ai rien à voir avec sa mort.

La vampire cracha tout en continuant à se protéger les yeux.

— Et pourquoi devrais-je te croire ?

— Et pourquoi devrais-je vous croire ? contrai-je.

— Si tu n’as pas confiance en moi, mage, pourquoi devrais-je te faire confiance ? siffla Bianca entre ses crocs jaunis.

— Donc, j’ai votre parole ?

Elle se raidit.

— Tu as ma parole. Cache ce talisman et nous allons parler.

Malgré sa voix toujours vibrante de souffrance et de rage – et toujours aussi sexy qu’un porte-jarretelles sans jarretelles – je crus reconnaître l’accent de la vérité derrière ses mots.

Allez, un autre risque calculé ! Je jetai le talisman sur la table, et sa lueur se dissipa doucement, laissant les lampes se charger seules de l’éclairage.

La vampire baissa lentement les bras, ses yeux globuleux passant du pentacle à moi. Une longue langue rose claqua dans sa gueule et lécha les bords de sa bouche, puis disparut de nouveau. Elle était surprise. Elle ne s’attendait pas que j’obtempère.

Mon cœur battait la chamade, mais je repoussai la peur tout au fond de ma tête. Les vampires sont comme les démons, les loups ou les requins. Si on ne se comporte pas comme un dîner ambulant, on gagne leur respect. Sa véritable apparence était horrible, mais j’avais déjà vu pire. Certaines créatures infernales sont atroces et la vue de quelques Anciens serait suffisante pour plonger n’importe qui dans la folie. Je regardai le monstre sans fléchir.

— On s’y met ? Plus on traîne, plus l’assassin de Jennifer passe du bon temps…

La créature me scruta encore un moment, puis elle se drapa dans ses ailes. La peau noirâtre redevint une chair pâle et attirante qui s’étendit comme une infection fongique. Les mamelles ballantes reprirent leur rondeur et leur admirable perfection aux bouts carmins.

Quelques secondes plus tard, Bianca se dressa de nouveau devant moi, la robe arrangée, le dos droit et les yeux étincelant de colère. Elle se frictionna comme si elle avait froid. Sa beauté était intacte, ses courbes restaient merveilleuses, mais le charme était brisé. Ses yeux demeuraient deux abîmes implacables et étranges. Je n’oublierais jamais plus sa véritable apparence, sous le masque de chair.

Je relevai mon fauteuil, puis contournai la table pour faire de même avec le sien et le tirer pour la laisser prendre place, comme au début de notre entretien.

Elle me fixa une longue minute. Ma désinvolture vis-à-vis de sa forme normale la déconcertait, et ça se voyait. Elle releva la tête et s’assit avec la dignité d’une reine, chaque fibre de son corps hurlant son courroux. Les règles de courtoisie et d’hospitalité du Vieux Monde avaient toujours cours, mais pour combien de temps ?

Je repris ma place après avoir ramassé le mouchoir. Bianca le regarda, furibonde, et eut une nouvelle fois le tic de se passer la langue – humaine à présent – sur les lèvres.

— Parlez-moi de Jennifer et de Tommy Tomm…

— Tout ce que je sais, je l’ai déjà dit à la police. J’ignore qui les a tués.

— S’il vous plaît, Bianca. Nous n’avons rien à nous cacher. Nous ne faisons pas partie du monde des mortels.

— C’est vrai. Vous êtes le seul en ville capable de lancer ce genre de sort. Si vous n’êtes pas coupable, je ne vois pas qui a pu le faire.

— Vous n’avez pas d’ennemis ? Personne qui chercherait à vous intimider ?

Une ride apparut aux coins des lèvres de Bianca. Presque un sourire.

— Bien entendu. Mais aucun n’aurait pu provoquer ce qui est arrivé à Tommy et Jenny. (Elle pianota sur la table et ses ongles entaillèrent le bois.) Je ne laisse pas des ennemis pareils en vie. Enfin, pas longtemps.

Je me calai dans mon siège en faisant mon possible pour cacher ma peur.

— Comment avez-vous connu Tommy Tomm ?

Bianca haussa ses épaules luisantes comme de la porcelaine, et tout aussi délicates.

— Si vous pensez que Tommy Tomm n’était qu’un sbire de Johnny Marcone, monsieur Dresden, vous faites erreur. Cet homme cachait des trésors d’élégance et d’attention. Il respectait beaucoup les filles et les traitait comme de véritables personnes. (Son regard se fit vague.) Comme des êtres humains. Je n’accepte aucun client si je ne suis pas sûre que c’est un gentleman. Tommy sortait du lot. Je l’avais rencontré des années auparavant… ailleurs. J’ai toujours mis un point d’honneur à lui fournir quelqu’un d’attentionné pour passer la soirée.

— Cette nuit, vous lui avez envoyé Jennifer ?

La vampire hocha tristement la tête. Ses doigts pianotèrent de plus belle, et le bois s’effrita.

— Il voyait quelqu’un d’autre régulièrement ? Une personne avec qui il parlait, informée de ce qui se passait dans sa vie ?

— Non…

Bianca se rembrunit.

Je la dévisageai en laissant tomber négligemment le mouchoir sur la table.

Ses yeux s’attardèrent dessus, puis ils revinrent sur moi.

Je ne cillai même pas, plongeant dans le gouffre de son regard avec un petit sourire en coin qui signifiait que j’avais pire à lui envoyer si elle décidait de m’attaquer de nouveau.

Je vis sa colère et sa rage. L’espace d’un instant, je lus en elle et en découvris la source. Furieuse de m’avoir dévoilé sa vraie forme, elle était horrifiée et embarrassée de m’avoir laissé lui arracher son déguisement. Bref, elle craignait que mes pouvoirs puissent la priver à jamais de son masque de beauté.

Bianca était obsédée par son apparence. Ce soir, j’avais dissipé l’illusion, bouleversant son petit univers doré. Elle n’était pas près de me le pardonner.

Elle sursauta et arracha son regard du mien, furieuse et effrayée à la fois, avant que je ne puisse sonder davantage son âme et elle la mienne.

— Si je ne vous avais pas donné ma parole, Dresden, murmura-t-elle, je vous tuerais dans l’instant.

— Ce serait une très mauvaise idée, répondis-je d’un ton acide. Vous connaissez la puissance de l’Ultime Malédiction d’un magicien, n’est-ce pas ? Vous avez quelque chose à perdre, Bianca. Même si vous arriviez à m’éliminer, vous pouvez parier votre joli cul que je vous emmènerais en enfer avec moi.

Elle se raidit, puis inclina la tête d’un côté alors que ses doigts s’immobilisaient en signe de reddition silencieuse et amère. Elle ne réagit pas assez vite pour me cacher la larme qui roula sur sa joue.

J’avais fait pleurer une vampire ! Magnifique. Je me sentis dans la peau d’un vrai superhéros. Harry Dresden, le type qui brise le cœur des monstres.

— Je pense à une personne qui pourrait savoir quelque chose, lâcha-t-elle d’un ton morne. J’ai eu une employée nommée Linda Randall. La « partenaire » de Jennifer quand un client désirait ce genre de service… Elles étaient proches.