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— Où est-elle à présent ?

— Elle est chauffeur de maître pour un couple aisé qui voulait une domestique capable de faire autre chose que laver les carreaux. De toute manière, ce n’est pas le genre de fille que je garde longtemps. Je crois que Jennifer avait son numéro de téléphone et, si vous voulez, je peux demander à quelqu’un de vous le retrouver, monsieur Dresden.

Elle cracha mon nom comme s’il était empoisonné.

— Merci, ce serait très gentil.

Je gardai un ton relativement neutre. Les convenances et le bluff étaient les seules choses qui l’empêchaient de me sauter à la gorge.

Bianca se mura dans le silence, essayant de contrôler ses émotions, avant de relever les yeux vers moi. Son regard se figea, puis s’agrandit en se posant sur mon cou. Puis son visage se tétanisa d’une manière inhumaine.

Tous mes muscles se contractèrent, mon corps tendu comme un ressort. J’étais à court de gadgets et d’échappatoires. Si elle me sautait dessus maintenant, je ne pourrais rien faire pour me défendre. Et je n’aurais pas le temps de boire la potion avant qu’elle me réduise en bouillie. J’agrippai fermement les accoudoirs pour chasser mon réflexe de fuite. Ne pas montrer sa peur ! Ne pas fuir ! Tout ce que je gagnerais, ce serait d’éveiller son instinct de prédateur qui poursuit une proie.

— Vous saignez, monsieur Dresden, souffla-t-elle.

Je touchai lentement ma gorge, là où ses ongles m’avaient effleuré, et mes doigts revinrent poisseux de sang.

Bianca n’avait pas bougé d’un poil. Sa langue roulait de nouveau dans sa bouche.

— Cachez ça, murmura-t-elle en émettant un étrange miaulement. Cachez ça, Dresden !

Je pressai mon mouchoir contre ma gorge. Bianca ferma les yeux, tourna la tête et se tint le ventre. Elle ne se leva pas et souffla :

— Partez. Maintenant ! Paula arrive. Je vous l’enverrai à la grille dans quelques minutes avec le numéro de téléphone.

Je filai vers la porte, mais m’arrêtai pour la regarder, pris d’une fascination morbide en imaginant ce qui se cachait sous cette apparence séduisante, ce masque de chair tordu par la faim.

— Partez, gémit-elle. (La fureur, la faim et une émotion que je ne pouvais pas imaginer brisèrent sa voix.) Partez, et n’imaginez surtout pas que je vais oublier cette nuit. Vous ne vous en tirerez pas comme ça !

La porte de la bibliothèque s’ouvrit. La jeune femme à la coiffure stricte entra, me jeta un coup d’œil en passant, puis vint s’agenouiller près de Bianca.

Paula, supposai-je.

Paula murmura quelque chose, trop bas pour que je puisse entendre, et écarta les cheveux de sa maîtresse. Elle déboutonna sa manche, la releva, puis pressa son poignet contre la bouche de la vampire.

J’étais aux premières loges. La langue de Bianca apparut, rose et gluante. Elle appliqua de la salive sur la chair, Paula frissonnant et haletant sous ce contact. Sous la blouse ses tétons se tendirent, et sa tête bascula lentement en arrière. Un voile trouble descendit sur ses yeux langoureux, comme chez un drogué qui se fait une injection.

Les crocs de Bianca déchirèrent le petit poignet pâle. Le sang coula. La langue serpentine lapa le liquide plus vite que mes yeux ne pouvaient la suivre. Paula feulait de plaisir, et tout son corps frémissait.

Écœuré, je m’éloignai pas à pas sans tourner le dos à la scène. Paula glissa lentement sur le sol et sombra dans l’inconscience avec un plaisir évident. Bianca l’accompagna, plus proche de la bête affamée que de la femme respectable. Quand elle s’accroupit sur la jeune femme, dans le creux de ses épaules d’albâtre, je distinguai l’abomination nocturne – sous son costume de peau – qui se gorgeait du sang de Paula.

Je me propulsai hors de la pièce en claquant la porte derrière moi. Mon cœur battait trop vite, trop fort. Cette scène aurait pu m’exciter, si je n’avais pas vu au-delà de l’illusion. En fait, j’avais l’estomac retourné. J’étais effrayé. Une jeune femme s’était abandonnée à cette créature avec autant d’entrain et de rapidité qu’à un amant.

C’était la salive. Quelque chose en moi tentait de rationaliser tout cela en se raccrochant à des éléments logiques et froids. La salive était sûrement soporifique. Elle provoquait peut-être même une accoutumance. Ça expliquait le comportement de Paula, son besoin de drogue.

Je me demandai si Paula aurait été aussi empressée si elle avait connu le véritable visage de Bianca.

C’est pour ça que la Blanche Confrérie se montre aussi impitoyable avec les vampires. S’ils peuvent dominer un mortel de cette manière, qu’arriverait-il s’ils plantaient leurs crocs dans un mage ? Deviendrait-il aussi dépendant à la morsure que Paula ? C’était impossible. N’est-ce pas ?

Mais si c’était impossible, pourquoi la Confrérie était-elle aussi nerveuse à ce sujet ?

« Vous ne vous en tirerez pas comme ça », avait dit Bianca.

Le froid s’insinua en moi tandis que je me ruais vers la grille.

Fido m’attendait. Il me rendit ma canne et mon couteau sans dire un mot. Une dépanneuse était déjà en train de s’arrimer à ma voiture. Je m’appuyai d’une main contre le métal glacé du portail, le mouchoir maintenu contre mon cou, et regardai George accrocher la Coccinelle. Il me reconnut et me fit signe avec un sourire qui illumina son visage basane. Je n’eus pas le cœur de lui renvoyer son sourire.

Quelques minutes plus tard, le téléphone du garde sonna. Il s’éloigna, acquiesça plusieurs fois, nota quelque chose sur son calepin, revint vers moi et me tendit un bout de papier.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.

— Le numéro de téléphone et un message.

Je fixai le papier sans le lire.

— Je croyais que Bianca allait m’envoyer Paula ?

Le gorille ne dit rien, mais sa mâchoire se contracta et son regard dériva vers la maison de sa maîtresse, Paula n’allait pas venir et Fido avait peur.

Je pris le papier et, en le lisant, interdis à ma main de trembler.

Il y avait un numéro de téléphone et un mot.

« Repentez-vous. »

Je pliai le papier et le rangeai dans la poche de mon manteau. Un ennemi de plus. Génial ! Mes mains étant dans mes poches, Fido ne pouvait pas les voir trembloter. J’aurais peut-être dû écouter Murphy et rester à la maison pour jouer avec les confortables arcanes de la magie noire.

Chapitre 10

George me prêta une vieille Studebaker brinquebalante. Je m’arrêtai près d’une cabine, non loin de là, pour appeler Linda Randall.

Il y eut quelques sonneries, puis une douce voix chaude de contralto répondit :

— Vous êtes chez les Beckitt, Linda à l’appareil.

— Linda Randall ?

— Oui, répondit la fille d’un ton langoureux et sensuel. Qui la demande ?

— Je m’appelle Harry Dresden. J’aimerais vous parler.

— Harry qui ?

— Dresden, je suis détective privé.

Elle éclata d’un rire assez chaud pour qu’on ait envie de se rouler dedans complètement nu.

— Vous voulez me détecter en privé, monsieur Dresden ? Je vous aime déjà.

— Heu, oui, madame Randall…, toussai-je.

— Mademoiselle, me corrigea-t-elle. Mademoiselle Randall. Je suis libre. Pour l’instant.

— Mademoiselle Randall, j’aimerais vous poser quelques questions au sujet de Jennifer Stanton.

Il y eut un grand silence à l’autre bout du fil. Je perçus quelques bruits à l’arrière-plan, peut-être une radio, et une voix enregistrée qui parlait de zones rouges et de zones vertes, de chargements et de déchargements de véhicules.