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— Non, rien. Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas vues. On avait un peu perdu le contact depuis mon départ de la Chambre de velours.

— Vous savez si elle avait d’autres occupations ? Si elle était mêlée à des activités dangereuses ?

— Non, non. Rien à voir. C’était pas son genre. Elle était adorable. Beaucoup de filles deviennent blasées, monsieur Dresden, mais Jen, jamais. Les clients se sentaient bien avec elle. Moi, je n’y suis jamais arrivée. Tout ce que je faisais, c’était leur vider les burnes.

— Vous ne pouvez rien me dire ? Il n’y a rien qui vous revient ?

Linda fit non de la tête en contractant les mâchoires. J’étais sûr quelle me mentait. Elle s’était refermée comme une huître. S’il n’y avait rien, elle n’aurait pas joué les anguilles. Elle savait quelque chose – ou alors, je l’avais blessée, comme Bianca. Quoi qu’il en soit, elle n’avait pas tout dit.

Je serrai les poings de frustration. Si Linda Randall n’avait rien pour moi, j’étais dans une impasse. Et j’aurais joué avec les sentiments de deux femmes en une seule nuit.

Joli score, Harry, même si une d’entre elles n’est pas humaine !

Les mots sortirent sans que j’aie pu y réfléchir :

— Pourquoi ? Pourquoi vous conduire comme une putain ?

Linda leva les yeux vers moi et ricana. Je perçus un subtil changement en elle, le réveil de son magnétisme animal, comme au début de notre entretien. Mais cette façade ne pouvait cacher à quel point elle se méprisait. Je détournai rapidement les yeux avant d’en voir plus. Franchement, je ne voulais pas découvrir le reste de son âme.

— Parce que c’est ce que je suis, monsieur Dresden. Certains sont accros à l’alcool ou à la drogue, moi, c’est aux orgasmes, au sexe et à la passion. Une autre forme de dépendance. La ville est pleine de gens comme moi. En plus, ça m’aide dans mon travail. Veuillez m’excuser.

Elle sortit de la voiture sur ses jambes interminables, et ouvrit le coffre.

Un couple de grande taille, l’homme et la femme portant des lunettes et des vêtements sobres, sortit du terminal et se dirigea vers la limousine. Ces gens me firent l’effet d’un couple de professionnels – pas d’enfant, juste une carrière, et assez d’argent et de temps pour soigner leur apparence. Les parfaits battants.

Lui portait un sac de voyage et un attaché-case et elle se contentait d’une mallette. Pas de bagues, pas d’autres bijoux, même pas de montres.

Étrange.

L’homme se débarrassa de ses bagages et nous dévisagea. Linda évita ses yeux. Il essaya de parler assez bas pour être discret, mais j’ai de bonnes oreilles.

— Qui est-ce ? demanda-t-il d’une voix un peu tendue.

— Un ami, monsieur Beckitt. Un type que je fréquentais avant.

De nouveaux mensonges. De plus en plus intéressant.

J’étudiai la femme – Mme Beckitt, a priori. Elle me fixait d’un air impassible, sans aucune émotion. Une expérience un peu déstabilisante. Elle avait le même regard que les survivants des camps de concentration. Vide, insensible, déjà mort, mais encore de ce monde.

Linda ouvrit la portière arrière pour le couple. M. Beckitt lui toucha la hanche en passant, un geste bien trop intime et possessif pour un simple patron. Linda frissonna, puis ferma la portière et revint vers moi.

— Partez, dit-elle. Je ne veux pas avoir d’ennuis avec mes employeurs.

Je pris sa main et la serrai entre les miennes – comme un ancien amant, enfin je crois. Mais ma carte était glissée entre nos paumes.

— Si quelque chose vous revient, appelez-moi. D’accord ?

Linda se retourna sans répondre, mais la carte avait disparu dans sa poche avant qu’elle remonte dans la voiture.

Mme Beckitt me contempla de ses yeux vides tandis que la limousine me dépassait. Ce fut mon tour de frissonner. Je maintiens : déstabilisant.

J’entrai dans l’aéroport. Les écrans devinrent fous sur mon passage, et je m’assis dans un des bars pour boire un café. Je raclai mes fonds de poche pour le payer. Mon dernier loyer et le philtre d’amour que Bob m’avait convaincu de concocter avaient absorbé la plus grande partie de mes honoraires.

L’argent.

Il fallait que je travaille sur l’affaire de Monica Sells. À quoi aurait servi de me disculper devant la Blanche Confrérie si je finissais sans appartement ni bureau parce que je n’avais pas pu payer mes factures ?

J’essayai de remettre de l’ordre dans mes pensées en savourant mon café. J’avais deux préoccupations. La plus importante était de retrouver l’assassin de Tommy Tomm et de Jennifer Stanton. Pour empêcher qu’il tue encore, mais surtout pour éviter que les membres de la Confrérie sautent sur l’occasion pour m’éliminer.

Tout en retrouvant un assassin et en évitant les escadrons de la mort, je devais boucler une enquête qui me rapporterait de l’argent. Pas moyen de facturer l’excursion de ce soir à Murphy. Elle me ferait écarteler si elle savait que j’avais fourré mon nez partout où il ne fallait pas. Donc, si je voulais faire cracher de l’argent à la police de Chicago, je devais effectuer pour Karrin des recherches sur la magie noire – justement celles qui risquaient de me faire exécuter.

Je pouvais aussi travailler sur le cas Monica Sells. J’en avais à peu près fait le tour, mais approfondir l’histoire était encore possible. J’étais en mesure d’y consacrer quelques heures, de les justifier et même d’en facturer quelques-unes en supplément.

C’était beaucoup plus séduisant que de se plonger dans la sorcellerie.

Grâce à Tut-Tut, je savais que des pizzas avaient été commandées cette nuit-là. Il était temps de parler au livreur.

Je quittai le bar pour retourner vers les cabines téléphoniques et appeler les renseignements. Il n’y avait qu’un pizzaïolo près de Lake Providence. Je composai le numéro.

— Pizza Express, répondit un type, la bouche pleine. Quel est votre choix, ce soir ?

— Bonsoir, je voudrais savoir s’il est possible de parler au livreur qui est venu à une adresse précise mercredi soir ?

Je fournis l’adresse en question.

— Pas de problème, ne quittez pas, Jaçk vient de revenir.

Une minute plus tard, un jeune homme à la voix basse prit le combiné.

— Bonsoir ?

— Bonsoir, répondis-je. Vous êtes le livreur qui…

— Écoutez, je vous ai dit que j’étais désolé. Ça n’arrivera plus !

— Désolé de quoi ? lâchai-je, un peu surpris.

J’entendis le type bouger, avec beaucoup de bruit et de musique en fond sonore, puis tout s’arrêta comme s’il était allé dans une autre pièce.

— Bon sang, gémit-il, je vous ai juré de ne rien dire à personne ! Je regardais, c’est tout. Vous n’allez pas m’en vouloir pour ça ? On ne répondait pas à la porte, qu’est-ce que je devais faire ? C’était une sacrée fête, mais ce sont vos affaires, pas vrai ?

J’essayai de débroussailler l’histoire du gamin.

— Qu’as-tu vu, Jack ?

— Aucun visage, assura-t-il en devenant de plus en plus tendu. (Il eut un rire nerveux et osa lancer une plaisanterie.) J’avais mieux à regarder que les tronches, non ? Ce que je veux dire… Eh bien, vous faites ce que vous voulez avec vos amis. Ne vous inquiétez pas, je ne dirai rien. La prochaine fois, je laisserai la pizza devant la porte avec la note. D’accord ?

Vos amis. Un pluriel. Intéressant. Le gosse était très anxieux. Il avait dû en prendre plein les yeux. Il cachait un truc, j’en étais certain.

— Et sinon ? continuai-je d’une voix neutre, tu as vu quelque chose d’autre. Quoi ?

— C’est pas mes oignons, pas mes oignons du tout. Écoutez, je vais devoir raccrocher, c’est la ligne du boulot, on est vendredi soir, et c’est le coup de feu…