— Je répète. Qu’as-tu vu ?
— Oh, merde ! Écoutez, je ne le connaissais pas ce type ! Je ne lui ai jamais dit que vous faisiez une orgie ! Je vous le jure ! Je vous en prie, je ne veux pas de problèmes !
Victor Sells avait l’air d’un sacré boute-en-train – doublé d’un sérieux croque-mitaine.
— Une dernière question. Qui était ce type ? Parle-moi de lui.
— Je ne le connais pas. C’était un mec avec un appareil photo. Moi, j’ai fait le tour de la baraque pour essayer la porte de derrière, sur la terrasse. J’ai jeté un coup d’œil, je ne me suis pas attardé. Il était déjà en haut, habillé tout en noir, et il prenait des photos.
Jack se tut car quelqu’un frappait à la porte du réduit où il s’était isolé.
— Bon Dieu ! Je dois raccrocher, monsieur. Je ne vous connais pas. Je ne sais rien.
Je raccrochai, retournai à la voiture et récapitulai les éléments de la conversation en rentrant chez moi.
Quelqu’un d’autre avait appelé Pizza Express avant moi. On avait demandé Jack. Qui ?
Victor Sells, bien sûr ! Il pistait tous ceux qui pourraient détenir des informations à son sujet et sur sa présence dans la maison. Le mari disparu qui avait donné un happening chez lui, cette nuit-là. Peut-être saoul, un invité ou lui avait commandé des pizzas. Maintenant, Victor essayait de brouiller les pistes.
Il était donc au courant que quelqu’un le cherchait. Bordel, pour autant que je le sache, il était dans sa baraque pendant que je tournais autour ! De mieux en mieux ! Un disparu qui ne veut pas être retrouvé peut devenir très dangereux quand on le cherche.
Et un photographe ? Quelqu’un qui rôde près des fenêtres et prend des clichés ? Je me souvins du rouleau de film dans la poche de mon manteau. C’était donc l’origine de cette découverte ? Mais pourquoi photographier Victor Sells et ses amis ? Monica avait peut-être engagé un autre détective privé sans me le dire. Ou s’agissait-il d’un voisin un peu voyeur ? Mystère. Un de plus.
J’arrivai à la maison. Résultat du match de ce soir, énigmes : beaucoup, Harry : zéro.
L’affaire Sells tournait autour d’un mari qui organisait des fêtes plutôt chaudes dans sa résidence secondaire. Il avait perdu son travail et se donnait un mal de chien pour ne pas être retrouvé. Sûrement une forme aiguë du démon de midi. Monica ne semblait pas être du genre à accepter ça en souriant. Elle était plutôt du type à me traiter de menteur si je lui disais la vérité. Au moins, ça valait le coup de creuser. J’allais ajouter quelques heures et quelques dollars de frais avant de lui envoyer la facture.
Mais je n’étais pas plus avancé.
La piste Linda Randall s’était terminée dans une impasse. Tout ce que j’avais, c’était toujours plus de questions pour l’ex-employée de Bianca, mais elle était plus fermée qu’une banque un dimanche. Je n’avais rien d’assez solide pour dire quoi que ce soit à Murphy. Du coup, j’allais devoir faire ces putains de recherches, qui fourniraient peut-être un indice conduisant la police au meurtrier.
Et peut-être aussi que des dragons allaient sortir de mon cul.
Mais il fallait bien essayer.
Le type était embusqué derrière les poubelles, près de l’escalier menant à ma porte. Il me flanqua un coup de batte de base-ball derrière l’oreille, et je dévalai les marches comme une poupée de chiffon. Je l’entendis descendre, mais je ne pouvais pas bouger.
Normal. Ça collait parfaitement avec la journée.
Il me colla un pied contre la nuque et leva sa batte, qui s’abattit aussitôt sur mon crâne.
Mais elle rata ma tête pour frapper le béton, sous mes yeux.
— Écoute, Dresden, dit mon agresseur d’une voix basse et rauque. T’as un grand nez, alors arrête de le fourrer où y faut pas. T’as une grande bouche, alors arrête de parler à des gens qui n’ont rien à te dire. Autrement, on te payera un chausseur-maçon et on t’enverra dormir avec les poissons.
Ses pas s’éloignèrent et il disparut.
Je me contentai de regarder les étoiles qui dansaient devant mes yeux. Mister apparut, certainement attiré par mes gémissements, et me lécha une narine.
Je finis par me redresser. Ma tête tournait et mon estomac était en déroute. Mister se frotta contre moi, comme s’il percevait ma douleur. Je réussis à me lever assez longtemps pour ouvrir la porte au chat, lui emboîter le pas et la refermer. Dans les ténèbres, j’allai m’écrouler sur mon fauteuil, qui se tassa sous mon poids.
Je restai assis assez longtemps pour que mon cerveau renonce à faire des pirouettes. Du coup, je pus de nouveau ouvrir les yeux. J’avais le crâne en compote et l’impression qu’on continuait à taper dessus pour lui donner une nouvelle forme plus intéressante, mais peu compatible avec la vie de tous les jours. J’aurais juré qu’on m’avait tabassé à mort.
— Tu n’es pas une mauviette, Harry ! grognai-je, me reprenant enfin. Tu es un magicien élevé à l’ancienne ! Un jeteur de sorts émérite ! Tu ne vas quand même pas courber l’échine devant un crétin armé d’un article de sport ?
Le son de ma voix me remonta le moral. Ou alors, c’était de parler tout seul… Je me levai pour allumer un feu et je fis les cent pas tout en réfléchissant.
Cet avertissement découlait-il des visites de ce soir ? Qui voulait me menacer ? Qu’avait-on à cacher ? Et, plus important, qu’allais-je faire ?
Quelqu’un avait dû me voir parler avec Linda Randall. Non, on avait dû me voir débarquer chez Bianca pour poser des questions. Ma Coccinelle bleue ne paie pas de mine, mais il est difficile de la confondre avec la voiture de quelqu’un d’autre. Qui me surveillait ?
Après tout, Johnny Gentleman Marcone m’avait bien suivi pour négocier… Il voulait que je laisse tomber l’affaire Tommy Tomm. Ça se tenait. C’était peut-être un nouveau pense-bête du patron de la pègre. Oui, ça sentait bien le coup mafieux.
Je chancelai jusqu’à la cuisine pour me préparer une tisane contre la migraine. Prudent, j’y ajoutai un peu d’aspirine. Les remèdes naturels ont fait leurs preuves, mais je n’aime pas prendre de risques.
Dans le même ordre d’idées, je sortis mon.38 Spécial, vérifiai le barillet et le glissai dans ma poche.
À part la magie, rien ne vaut un flingue, pour décourager les batteurs fous. Il était hors de question de me plier à la volonté de Marcone à l’âme de tigre et de le laisser s’amuser avec moi comme si j’étais un de ses jouets. Jamais de la vie.
En descendant dans mon laboratoire, j’avais la tête douloureuse et les mains tremblantes. Comment arracher le cœur de quelqu’un à soixante-dix kilomètres de distance ?
Qui a dit que je passais mes vendredis soir à glander ?
Chapitre 11
Le lendemain matin, j’avais découvert comment Tommy Tomm et Jennifer Stanton étaient morts. Je vérifiai mes calculs cinq ou six fois.
Ça n’avait aucun sens. C’était impossible.
Ou nous avions énormément sous-estimé le meurtrier.
Je pris mon manteau pour sortir – sans me préoccuper de mon apparence, à la maison, il n’y a pas de miroir car trop de créatures peuvent les utiliser comme des fenêtres ou des portes. Mais je devais avoir l’air d’une épave. Le rétroviseur de la Studebaker me confirma. L’air hagard, une barbe naissante, des cernes noirs sous des yeux injectés de sang et une crinière digne d’un motard qui a foncé dans un nuage de fumée grasse. Voilà le résultat quand on se peigne avec des mains moites. Surtout quand on le fait pendant douze ou quatorze heures d’affilée.