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Tant pis. Il fallait prévenir Murphy. La situation était grave. Très, très grave…

Je me précipitai vers le commissariat, certain que Karrin voudrait entendre mon rapport de vive voix. Elle travaillait dans un vieux complexe qui hébergeait aussi la police ferroviaire. Cet immeuble ancien partait en morceaux comme un soldat fatigué qui tient à préserver les apparences en ramassant ses tripes. Un des murs portait un graffiti qui attendrait lundi avant que le concierge le nettoie.

Je n’eus aucun problème pour me garer chez les visiteurs – c’est facile le dimanche matin – et entrai dans le bâtiment. Le sergent de semaine n’était pas le vétéran moustachu habituel, mais une matrone grisonnante au regard d’acier qui désapprouva ma façon de vivre et ma personne en un clin d’œil avant de me faire patienter. Elle appela Murphy.

Deux policiers arrivèrent en traînant un homme menotté. Le prisonnier ne résistait pas, il pendait lamentablement. Tête baissée, il gémissait d’une manière presque musicale. Mince, l’air assez jeune, il portait un jean et un blouson aussi débraillés que sa coiffure.

Quand ils passèrent devant l’accueil, un des policiers déclara :

— C’est le conducteur drogué. On va le mettre en cellule de dégrisement jusqu’à ce qu’il reprenne ses esprits.

La matrone passa au flic un dossier qu’il prit sous le bras, avant de se diriger vers l’escalier.

J’attendais en frottant mes yeux fatigués pendant que la policière essayait de joindre quelqu’un à l’étage. Elle eut un grognement surpris puis lâcha :

— Très bien, inspecteur, je vous l’envoie.

Elle me fit signe de monter et me regarda pendant que je me passais la main dans les cheveux et sur ma barbe naissante.

Les Enquêtes spéciales disposaient d’une petite salle d’attente, à côté de l’escalier. Quatre chaises et un vieux divan mortel pour le dos de quiconque se risquerait à dormir dessus. Murphy était installée au bout de la deuxième rangée de bureaux.

Je la découvris dans la travée, le téléphone collé contre l’oreille et l’air franchement maussade. On eût dit une adolescente qui se disputait avec un petit ami en voyage. Elle m’aurait arraché la tête si elle avait entendu ça. Je lui fis un signe qu’elle me rendit tout en me désignant l’espace d’attente, avant de s’enfermer dans son bureau. Je m’installai sur une chaise et appuyai la tête contre le mur. Je venais de fermer les yeux quand on hurla dans le couloir. Il y eut un bruit de lutte, suivi de quelques exclamations. On cria de nouveau, plus près cette fois.

Je réagis sans réfléchir, trop fatigué pour penser. Je me précipitai dans l’entrée. À ma gauche, l’escalier, à ma droite, le couloir.

La silhouette d’un fuyard apparut. Il se ruait vers moi. Le babilleur qui était si amorphe entre les deux policiers, quelques minutes plus tôt. C’était lui qui s’égosillait. J’entendis un piétinement, et les deux flics déboulèrent sur ses talons. N’étant plus tout jeunes, ils avaient du mal à courir en maintenant leur ceinture d’une main.

— Arrêtez-le ! cria l’un des policiers essoufflé. Arrêtez cet homme !

Mes cheveux se dressèrent sur ma nuque. Le fugitif continuait de beugler, terrifié. Son cri était une suite ininterrompue de… quelque chose. Un flot vibrant de terreur, de panique, de désir et de rage qui se déversait dans l’air.

J’eus une brève vision de ses yeux écarquillés, de son visage sale, de sa veste en jean et de son pantalon élimé. Les mains dans le dos, il était toujours menotté. Je ne sais pas ce qu’il voyait, mais certainement pas le couloir, et je suis sûr que la réponse ne m’aurait pas plu. Il se précipitait vers moi – en fait, vers l’escalier – dans une course aveugle et dangereuse.

J’allais me mêler de ce qui ne me regardait pas, mais je ne pouvais pas le laisser s’écraser dans l’escalier. Je me jetai sur lui l’épaule en avant, pour essayer de le plaquer comme au football américain.

Pourquoi ai-je séché les cours de sport, au lycée ? Simple à comprendre : je lui rentrai dedans de toutes mes forces, et il se contenta de souffler un grand coup en dérapant contre un mur. J’avais l’impression qu’il ne m’avait pas vu arriver et ne savait même pas que j’étais là. Il continuait à regarder dans le vague et à hurler en reprenant son élan. Je m’effondrai et ma tête me fit très mal à l’endroit où la brute m’avait caressé avec une batte.

L’avantage, quand on est grand comme moi, c’est qu’on a de longs bras. Je me retournai et parvins à agripper la cheville du type pour l’arrêter.

Bingo ! Il perdit l’équilibre et s’écroula. La chute lui coupa le souffle, il arrêta de crier. Il était à quelques centimètres des marches et il luttait faiblement. Les deux policiers me dépassèrent pour le récupérer.

Il se passa un phénomène étrange.

Le jeune homme me fixa et ses pupilles se dilatèrent tellement que j’eus l’impression qu’il avait des billes noires injectées de sang dans les orbites. Ses yeux se révulsèrent et il commença à marmonner :

— Magicien ! Magicien ! Je te vois ! Je te vois, magicien ! Je vois les choses qui arrivent ! Je vois ceux qui précèdent et le Traqueur ! Ils viennent ! Ils viennent pour toi !

— Bon sang de bois ! lâcha le plus replet des deux flics en tirant le jeune homme par les bras. Putain de drogué ! Merci du coup de main, mon gars…

Je fixai l’halluciné, hébété, puis tirai sur la manche du policier le plus grand.

— Que se passe-t-il, monsieur ?

Le flic s’arrêta, le pauvre type pendant lamentablement entre son partenaire et lui. Le prisonnier se tourna vers moi en affichant un rictus horrible, et ses yeux étaient toujours révulsés. Son front portait d’étranges rides, comme s’il se concentrait sur moi à travers les os de son crâne, directement avec les lobes frontaux de son cerveau.

— Juste un camé, répondit le flic. Un accro au Troisième Œil. On l’a chopé près du lac : quatre grammes de poudre dans sa caisse et sûrement plus dans le corps. Ça va ?

— Très bien, le rassurai-je. Le Troisième Œil ? C’est la nouvelle drogue ?

— Un truc qui permet de voir le monde des esprits, ce genre de connerie, précisa le flic grassouillet.

— Cette saloperie vous accroche plus vite que le crack, continua l’autre agent. Merci pour l’aide, je ne savais pas que vous étiez un civil. À cette heure-là, je croyais qu’il n’y avait que des policiers, ici…

— Pas de problème, répondis-je. Tout va bien.

— Hé, lança l’autre flic, vous ne seriez pas ce gars ? Le consultant voyant dont m’a parlé Carmichael ?

— Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat, dis-je avec un sourire sans joie.

Les deux policiers rigolèrent, puis embarquèrent leur prisonnier qui continuait à murmurer d’une voix de dingue :

— Je te vois, je te vois, magicien. Je vois le Traqueur.

Je retournai m’asseoir. J’avais mal à la tête et mon estomac faisait des siennes. Le Traqueur. C’était la première fois que je rencontrais ce camé et je n’avais pas senti la subtile vibration qui imprègne l’atmosphère autour d’un adepte des arts mystiques.

Comment avait-il pu distinguer l’ombre du Traqueur dans ce cas ?

Pour une raison que je n’ai pas le temps d’expliquer, je porte une marque indélébile. Un vestige de la présence d’un esprit chasseur, une sorte d’assassin spectral connu sous le nom de : « Traqueur ». Contre toute attente, j’avais survécu à ceux qui me l’avaient envoyé. Pourtant, même si j’ai toujours réussi à lui échapper, ceux qui ont le don de double vue peuvent voir cette marque qui me suit comme une ombre infâme. Une sorte de cicatrice spirituelle qui me rappelle cette rencontre.