Seuls les magiciens sont capables de percevoir les auras et les manifestations surnaturelles, et ce drogué n’en était pas un.
Mes conclusions au sujet du Troisième Œil étaient-elles erronées ? Cette drogue pouvait-elle vraiment conférer le don de clairvoyance ?
Je frémis rien que d’y penser.
Quand on apprend à ouvrir son troisième œil, on découvre un monde merveilleux, si magnifique qu’il donne les larmes aux yeux – ou une vision d’horreur, des choses qui transforment les pires cauchemars en oasis de réconfort. Le passé, le futur et la véritable nature de l’Univers se dévoilent. On remarque les souillures psychiques, les âmes en peine, les feys de toutes sortes et toutes les nuances de l’éblouissant pouvoir de l’Outremonde. Tout ça se grave dans le cerveau pour l’éternité. Sous peine de devenir fous en quelques semaines, les mages apprennent vite à contrôler leurs perceptions extrasensorielles et à ne les utiliser qu’en cas d’extrême urgence.
Si cette drogue ouvrait pour de bon le troisième œil des mortels – plutôt que de leur donner de simples hallucinations –, elle était bien plus dangereuse qu’on pouvait le croire, même en considérant les effets délétères constatés sur le camé que j’avais arrêté. En outre, si un accro ne perdait pas la raison à cause des visions, il parviendrait à percer l’illusion qui dissimule certains êtres portés à côtoyer régulièrement l’humanité. Dans ce cas, ces créatures se verraient contraintes de se défendre pour protéger leur déguisement. Bref, le drame assuré.
— Dresden, lâcha Murphy. Debout !
— Je ne dormais pas, grognai-je. Je reposais mes yeux.
— Pas à moi, Harry !
Murph me glissa une tasse de café dans les mains. Elle l’avait sucré avec une pelle, juste comme j’aime, et son goût de chaussette était savoureux.
— Tu es un ange, dis-je en avalant une gorgée. Tu veux entendre mon rapport dans ton bureau ?
Murph ne me quitta pas des yeux pendant que je buvais.
— Très bien, allons-y. Au fait, c’est cinquante cents le café, Harry.
Je la suivis jusqu’à son caisson de murs en aggloméré avec une porte du même matériau mal ajustée. On y avait collé une feuille avec l’inscription : « INSP. KARRIN MURPHY » écrite au marqueur noir. La trace d’une ancienne plaque marquait le passage d’un autre policier malchanceux. On n’avait pas pris la peine d’en faire une nouvelle – un autre indice plus ou moins subtil du statut précaire du responsable des Enquêtes spéciales.
L’intérieur contrastait totalement avec l’extérieur.
Le mobilier impeccable était dans les tons sombres, et un PC, allumé en permanence, trônait sur la gauche. Un panneau organisant les différentes enquêtes couvrait l’un des murs, celui de droite était décoré avec le diplôme universitaire de Murphy, plus ses brevets d’aïkido et de tireuse d’élite. On ne pouvait pas les manquer pendant un interrogatoire.
C’était tout Murphy : organisée, directe, déterminée, et un poil belliqueuse.
Comme d’habitude, elle me précéda pour éteindre puis débrancher son ordinateur et sa radio. Elle connaissait mon potentiel destructeur en matière d’électronique. Ces précautions prises, je pus entrer.
Je pris une chaise et décidai de finir mon café. Murph s’assit sur un coin de bureau, les fentes de ses yeux bleu acier rivées sur moi. En ce radieux dimanche, elle était habillée comme le reste de la semaine : pantalon noir et chemise noire mettant en valeur sa crinière blonde, avec un collier d’argent et des boucles d’oreilles assorties. Classe. Je me faisais l’effet d’un clochard avec mon vieux sweater froissé, mon manteau crasseux et mes cheveux en bataille.
— Très bien, Harry. Qu’est-ce que tu as pour moi ?
Je pris une gorgée de café et étouffai un bâillement avant de poser mon gobelet près de son PC. Elle le mit sur un sous-verre pendant que je commençais mon rapport.
— J’ai passé la nuit dessus et j’ai eu un mal de chien à analyser le sort. D’après mes recherches, il est presque impossible de le lancer sur une personne, alors deux…
— Ne me parle pas d’impossibilité ! J’ai deux macchabées qui me hurlent le contraire.
— Laisse-moi finir. Il faut que tu comprennes l’ensemble du processus, si tu veux en saisir les subtilités.
Ses yeux lançant des éclairs, Murphy s’appuya un peu plus sur son bureau et sa voix se fit froide et acérée comme un scalpel :
— Aucun problème, explique-moi donc tout ça.
— Le meurtrier a utilisé un sort de thaumaturgie, dis-je en me frottant les yeux. J’en suis certain. Il ou elle a utilisé des cheveux ou des ongles des victimes pour établir un lien avec elles. Après, le tueur a arraché le cœur symbolique d’une poupée rituelle ou d’un animal sacrificiel avant d’utiliser une quantité astronomique d’énergie pour infliger la même chose à Tommy et Jennifer.
— Je croyais que tu avais du neuf, Harry.
— J’y viens. La puissance nécessaire pour réaliser un tel sort est monstrueuse. Il est plus simple de provoquer un petit séisme que d’affecter un être vivant de cette manière. Je pourrais y arriver avec un type qui m’aurait vraiment mis en colère – sans y laisser ma peau, mais ce n’est pas sûr.
— Tu souhaites avouer ton crime ? railla Murphy.
— J’ai dit que j’étais assez fort pour faire ça à une personne… Essayer de toucher deux cibles, ce serait la mort assurée.
— Tu es en train de me dire que le coupable est la version magique d’Arnold Schwarzenegger ?
— On peut le voir comme ça, oui… Je pense plutôt à quelqu’un de très compétent. La puissance pure ne fait pas tout dans le succès d’un sort. Il faut aussi de la concentration. Plus on est concentré, plus grand est le pouvoir investi au même endroit, au même moment. L’effet du rituel est augmenté d’autant. Un peu comme quand un vieux Chinois maître des arts martiaux brise un tronc d’arbre à mains nues. Il serait incapable de soulever un chiot, mais il peut focaliser le peu de pouvoir dont il dispose pour réaliser des prodiges.
Murphy jeta un coup d’œil à ses diplômes d’aïkido et hocha la tête.
— Je te suis mieux… On a donc affaire au M. Miyagi de la sorcellerie.
— Ou alors, dis-je en levant le doigt, il y a plus d’un magicien impliqué. Ils ont pu associer leurs pouvoirs pour renforcer le sortilège. Le travail d’équipe, il n’y a que ça de vrai !
La migraine, l’estomac retourné et la caféine commençaient à me pousser dans le coaltar.
— Plus d’un tueur, murmura Karrin. J’ai déjà du mal à choper celui-là, et tu me dis qu’il pourrait avoir cinquante.
— Treize, précisai-je. Jamais plus de treize. Mais je n’y crois pas. C’est infernal à organiser. Tous les membres du cercle doivent s’impliquer dans le sort, ne pas douter ni avoir de scrupules. En plus, ils doivent se faire une confiance absolue. C’est assez rare dans les bandes de tueurs classiques, à part les plus fanatiques, comme les sectes ou les organisations politiques.
— Une secte ? dit Murphy. S’il y a une fuite, Les Arcanes en feront leurs choux gras. Donc, Bianca est bel et bien mouillée, finalement. Je suis sûre qu’elle a assez d’ennemis capables d’aller jusque-là pour se débarrasser d’elle.
La douleur augmentait, mais le puzzle prenait tournure.
— Non, sur ce point, tu te goures… L’assassin ne voulait pas atteindre Bianca en effaçant la pute et le mafieux.
— Comment le sais-tu ?
— Je suis allé la voir.
— Bordel, Harry !
— Tu sais très bien quelle ne t’aurait rien dit, Murph, répondis-je sans me formaliser. C’est un monstre de la vieille école, qui ne collabore pas avec les autorités.