— Je suis en voiture pour l’instant, trésor, minauda Linda. Peut-être plus tard. Écoutez, j’ai deux ou trois choses qui pourraient vous intéresser, on peut se voir ce soir ?
Je me frottai les yeux. On était samedi. J’avais pas un truc de prévu ce soir ?
Tant pis. Si je ne m’en souvenais pas, ça ne devait pas être si important.
— Aucun problème, répondis-je.
— Vous êtes si gentil, ronronna Linda. C’est agréable de temps à autre. Je finis à dix-neuf heures, c’est bon ? On se retrouve vers vingt heures ?
— Ma voiture a explosé, dis-je d’une voix pâteuse. Je vous donne rendez-vous au supermarché, près de mon appartement.
Elle émit ce petit rire délicieux.
— Écoutez, vous me laissez une heure de plus, je rentre chez moi, je prends un bon bain chaud, je me fais toute belle et je viens me réfugier dans vos bras. Ça vous dit ?
— Heu… d’accord.
Elle rit de nouveau et raccrocha sans me dire au revoir.
Murphy réapparut.
— Ne me dis pas que tu as un rendez-vous, Dresden.
— Tu es jalouse.
— Désolée, mais j’ai certains critères de résistance en matière d’hommes, lâcha-t-elle en m’aidant à me lever. Dans mes bras, tu craquerais comme une branche morte. Va donc te coucher avant de t’enfoncer dans tes délires.
Je m’appuyai contre son épaule pour la repousser. Même si je n’étais pas assez fort, elle recula.
— Quoi encore ? demanda-t-elle.
— Quelque chose…
Quelque chose clochait. J’étais certain d’oublier un truc que je devais faire ce soir. Je luttai pour repousser les images de guerre des gangs et de camés au Troisième Œil qui devenaient fous. Je devais me concentrer.
J’eus le déclic. Monica. Je lui avais dit que je l’appellerais. Je fouillai les poches de mon manteau et retrouvai enfin mon calepin. Je l’ouvris – non sans mal – et écartai Murphy d’un geste.
— Lumière ! J’ai un truc à déchiffrer.
— Bon sang, Dresden ! Je te jure que t’es au moins aussi chiant que mon ex-mari ! Lui aussi était assez têtu pour se tuer tout seul.
Murph soupira et m’apporta une chandelle qui m’éblouit l’espace d’un instant. Je retrouvai le numéro de Monica.
— Bonjour, répondit une voix d’enfant.
— Bonjour, je voudrais parler à Monica, s’il vous plaît.
— Qui c’est ?
L’affaire devant rester discrète, j’improvisai un mensonge.
— Son cousin germain, Harry, du Vermont.
— D’accord, ne quittez pas, dit le gosse avant de hurler, sans lâcher le combiné : MAMAN, TON COUSIN HARRY DU VERMONT À L’APPAREIL !
Les enfants sont merveilleux.
Je les adore.
Avec un peu de sel et une tranche de citron, ils sont parfaits…
Je patientai pendant que ma migraine redescendait au niveau de la simple torture, et le gamin partit en courant, ses pieds claquant sur le parquet.
Quelques secondes plus tard, Monica répondit d’une voix tendue :
— Allô ?
— Harry Dresden à l’appareil. Je vous appelais pour vous prévenir que j’avais découvert des…
— Désolé, coupa-t-elle, je… je n’ai besoin de rien.
— Monica Sells ? fis-je en vérifiant le numéro.
— Oui, oui… Nous n’avons besoin de rien, merci.
— J’appelle au mauvais moment ?
— Non, non. Pas du tout. Je désirais annuler ma commande. Résilier mon abonnement. Ne vous inquiétez pas pour moi.
Sa voix était étrange, comme si elle se forçait à paraître enjouée.
— Annuler ? Vous ne voulez plus que je retrouve votre mari ? Mais, madame, et l’argent ?
Le téléphone commença à grésiller. J’eus l’impression d’entendre une voix derrière, plus loin, puis la friture noya le reste. Une minute, je crus la communication perdue. Foutus téléphones de pacotille ! On ne peut même pas leur faire confiance pour merder au bon moment !
— Allô ? Allô ? couinai-je.
— Ne vous inquiétez pas pour ça, reprit Monica. Merci du fond du cœur pour votre aide. Passez une bonne journée, au revoir.
Plus rien.
— Bizarre, murmurai-je en regardant l’appareil.
— Allez, Harry, au lit ! lança Karrin en m’arrachant le combiné des mains.
— Mais, maman, il fait encore jour !
Cette blague minable me permit d’oublier un instant la douleur quand Murphy m’aida à me lever. J’eus mal, mais un peu moins. Enfin parvenu sous les couvertures, je me jurai de ne plus jamais sortir de ce lit.
Karrin prit ma température et tâta le bonnet phrygien qui poussait à l’arrière de mon crâne. Puis elle me braqua un faisceau lumineux dans les yeux. Insupportable ! Ensuite, elle m’apporta un verre d’eau. Agréable. Je fus obligé d’avaler des aspirines, du Doliprane, ou je ne sais quoi…
Je me souviens encore de deux choses à propos de cette matinée.
La première ? Murphy me déshabillant avant de me mettre au lit, de m’embrasser le front et de me passer la main dans les cheveux.
Après, elle remonta les couvertures et souffla les bougies. Mister rampa sur mes jambes et reprit son numéro d’imitation de moteur Diesel. C’était très réconfortant.
La seconde ? Le téléphone qui sonna de nouveau. Karrin était sur le point de partir, ses clés déjà en main. Elle décrocha.
— Résidence Harry Dresden ?
Silence.
— Allô ?
Une autre pause. Murph apparut dans l’encadrement et me souffla :
— Un faux numéro. Repose-toi, Harry.
— Merci, Karrin.
Je lui souris, enfin j’essayai. Le résultat devait être épouvantable. Murph me rendit la pareille – avec un meilleur résultat.
Elle partit. L’obscurité et le calme tombèrent sur l’appartement. Mister ronronnait doucement.
Je m’endormis, mais quelque chose me travaillait. Qu’avais-je oublié ? Et qui avait appelé, en refusant de parler à Murphy ? Monica Sells avait-elle essayé de me recontacter ? Pourquoi voulait-elle que j’abandonne ce travail et que je garde l’argent ?
Je réfléchis à tout cela – plus à une batte de base-ball et à d’autres tracasseries – jusqu’à ce que le moteur de Mister m’anesthésie totalement.
Chapitre 13
L’orage me réveilla. Il faisait très sombre et je n’avais aucune idée de l’heure. Je restai couché, un peu confus. Mes jambes étaient encore chaudes de la présence de Mister, mais il avait dû s’enfuir, car le tonnerre le terrifie.
Une sacrée averse ! J’entendais la pluie marteler le bitume et frapper mon vieil immeuble. Le pauvre craquait sous la tourmente et les poutres pliaient légèrement sous les assauts du vent, préférant courber l’échine plutôt que de casser par obstination ?
J’aurais pu en tirer quelque enseignement philosophique…
L’estomac dans les talons, je me levai en vacillant et cherchai ma robe de chambre. Une mission impossible dans le chaos ambiant, mais je tombai sur mon manteau, que Murphy avait plié sur une chaise. Elle avait posé un peu d’argent dessus, et une note : « Tu me rembourseras plus tard, Karrin ». Je grimaçai en comptant l’argent et tentai d’étouffer une absurde montée de gratitude. J’enfilai mon manteau, puis passai pieds nus dans le salon.
Il y eut un nouveau coup de tonnerre. Peu de gens perçoivent les orages comme moi, et ils mettent ça sur le compte des nerfs. En réalité, un vortex d’énergie brute puise dans les nuages. Je sentais chaque goutte de pluie tourbillonner dans les masses d’air avant de venir s’écraser contre l’immeuble. Je sentais l’impatience destructrice de la foudre qui sautait de nuage en nuage, cherchant une faille pour fondre sur la terre, patiente et éternelle, qui encaissait la colère de la tempête. Les quatre éléments bougeaient et se rencontraient, l’énergie passant de l’un à l’autre. Les orages disposent d’un énorme potentiel que seul un sorcier désespéré ou stupide tenterait d’exploiter. Quand les forces vives de la nature s’affrontent, l’énergie dégagée est inimaginable.