Susan ouvrit. Je voyais son profil. Elle avait une main sur la hanche et un sourire meurtrier s’épanouissait sur son joli minois.
Soudain, je sentis le nuage d’énergie qui accompagne un esprit dans le monde des mortels – la fureur de l’orage ne le masquait plus. Une silhouette vêtue d’un pardessus marron se tenait sur le palier. Elle mesurait moins d’un mètre cinquante et les éclairs lui conféraient une aura bleutée. Son apparence était étrange, avec un je-ne-sais-quoi qui n’appartenait pas à notre bonne vieille terre. L’inconnu tourna la « tête » vers moi et deux étincelles glacées illuminèrent les traits inhumains d’un visage qui ressemblait à celui d’un énorme crapaud.
Susan étudia un instant le démon, puis hurla.
— Susan ! criai-je en me précipitant dans la pièce. Dégage !
La mâchoire du monstre s’ouvrit avec un léger sifflement, sa gorge se contracta, et je me jetai derrière le canapé. Mes côtes m’en voulurent, mais j’ignorai leurs protestations. Il y eut un chuintement insolite, puis un gros morceau de convertible se transforma en un nuage nauséabond. Quelques gouttes retombèrent près de moi et rongèrent le sol en moins de deux. Je m’écartai de l’acide.
— Susan ! criai-je. File dans la cuisine ! Ne reste pas entre lui et moi !
— Mais qu’est-ce que c’est ?
— Un méchant !
Je relevai la tête, prêt à la baisser à la moindre alerte. Le gros démon, plus trapu qu’un humain, campait dans l’encadrement, ses deux mains à ventouses tendues comme s’il tâtait une membrane.
— Pourquoi reste-t-il sur le seuil ? demanda de loin la journaliste.
Terrifiée, elle était dos au mur, les yeux exorbités.
Mon dieu, ne t’évanouis pas, Susan !
— Les Lois du Domaine. Ce n’est pas un mortel. Il doit accumuler de l’énergie pour franchir la barrière qui existe autour d’une maison.
— Il peut entrer ?
La voix de Susan n’était plus qu’un filet. Nerveusement, elle récoltait des informations, stockait des données et se cachait derrière son instinct de reporter. Je pense que la partie rationnelle de son cerveau était sur répondeur. Ça arrive souvent quand les gens voient un démon pour la première fois.
Je l’attrapai par le bras et la traînai jusqu’à la trappe de mon laboratoire que j’ouvris, révélant ainsi l’escalier qui se dépliait.
— Descends !
— Mais il fait noir ! protesta-t-elle avant de regarder ma taille. Jésus ! Harry ! Pourquoi es-tu nu ?
Je baissai la tête et rougis. La serviette avait dû tomber lors de mes acrobaties. Dans le mouvement, le shampoing me dégoulina dans les yeux et les fit brûler. Cette soirée était totalement fichue.
Il y eut un craquement dans l’entrée, puis le Crapaud de l’Enfer avança en titubant. Il était dans la maison. Derrière lui, la foudre se déchaînait, et je ne distinguai qu’une ombre aux yeux globuleux et fluorescents et dont la gorge ondulait.
— Merde ! lâchai-je.
Je suis toujours éloquent pendant les crises. Après avoir poussé Susan dans l’escalier, je me tournai vers le démon, le bout des pouces joints, les doigts tendus et les paumes ouvertes.
Le monstre ouvrit la bouche et produisit un ignoble bruit de siphon.
— Vento Riflittum ! clamai-je.
Je donnai forme à ma peur et à mon anxiété, les poussant de mon cœur jusque dans mes bras pour les braquer sur mon adversaire.
Le démon cracha vers mon visage.
La terreur et l’adrénaline surgirent de mes doigts, comme une bourrasque assez puissante pour décorner un bœuf. Le projectile rebondit sur le monstre, qui en fut stoppé net. Il commença même à reculer, les griffes de ses pieds raclant le sol et se prenant dans la moquette.
Le retour d’acide fit jaillir des étincelles bleutées sur la peau du crapaud, mais sans le blesser. En revanche, son manteau disparut en moins de temps qu’il ne lui en avait fallu pour respirer et atomiser le sol et les meubles.
L’abomination secoua la tête, sans doute pour s’éclaircir les idées. Je me tournai vers l’angle opposé de la pièce, et criai :
— Vento Servitas !
Ma crosse s’illumina dans le noir avant de voler vers moi, portée par une version moins agressive du même sort. Le bâton en main, je fis face au Crapaud de l’Enfer. Je focalisai toute la puissance et toute la force contenues dans les longues veines du bois avant de braquer la crosse sur le monstre et de hurler :
— Fuis ! Fuis ! Fuis ! Tu n’es pas le bienvenu en ces lieux !
Un poil dramatique dans d’autres circonstances, mais rien n’est superflu quand on a un démon dans son salon.
Le monstre se tassa sur lui-même, rentra les épaules, et grogna quand une onde de force invisible le frappa, comme une vague percute un rocher. Le démon résistait. Comme si j’essayais de faire plier une barre d’acier avec mon bâton…
La lutte dura quelques secondes avant que je comprenne qu’il était vraiment trop fort pour moi. Pas du genre à être balayé comme un petit diablotin ou un simple poltergeist. J’étais au bord de l’épuisement et, dès qu’il pourrait bouger, il aurait le choix entre me dissoudre et me réduire en bouillie. Il était plus fort qu’un mortel, bien plus rapide, et seuls ma fin ou le lever du soleil le pousseraient à partir – ça ou je ne sais quelles autres conditions.
— Susan ! m’égosillai-je. Tu es en bas ?
— Oui ! Il est parti ?
— Pas vraiment, non…
J’avais les mains moites et la crosse commençait à glisser. La douleur causée par le shampoing dans mes yeux s’intensifia, et le regard du démon flamboya de plus belle.
— Alors, brûle-le ! Pulvérise-le ! Désintègre cette horreur !
Susan avait la voix d’une exploratrice, comme si elle fouillait dans mon labo.
— Je ne peux pas ! Si je balance assez de jus pour fumer cette grenouille de combat, je risque de raser la maison par la même occasion !
Mon cerveau tournant à plein régime, j’envisageai toutes les possibilités, évaluai ma réserve d’énergie, l’esprit froid et rationnel. Cette créature était là pour moi. Si je l’attirais dans la chambre ou dans la salle de bains, Susan avait une chance de s’enfuir. Sauf si le monstre avait pour consigne d’éliminer tous les témoins. Dans ce cas, il me tuerait et la journaliste serait sa prochaine cible. Il y avait forcément un moyen de s’en tirer.
J’eus une illumination.
— Susan ! Il y a une fiole sur une table ! Bois la potion et pense à partir loin d’ici, d’accord ? Projette-toi très loin de la maison !
— J’ai trouvé ! Ça pue !
— C’est une potion, t’ai-je dit ! Ton seul espoir de fuir.
Il y eut un gargouillis, puis Susan lança :
— Je fais quoi maintenant ?
Pris de court, je contemplai l’escalier.
— Ça aurait dû march…
Je m’interrompis quand la créature planta ses griffes dans le sol et gagna un bon mètre dans ma direction. Je parvins tout juste à l’arrêter, mais je savais que, d’une seconde à l’autre, elle allait me sauter dessus et m’éventrer.
— Rien ne se passe ! Harry, il faut qu’on fasse quelque chose !
Sur ces mots, Susan remonta l’escalier, mon.38 à la main.
— Non ! criai-je. Ne fais pas ça !
Le bâton glissa un peu plus de mes mains. Le démon était sur le point de percer mes dernières défenses.
Très pâle, Susan braqua le revolver d’une main tremblante et tira. Le.38 Spécial avait six balles dans le barillet. J’utilise des modèles classiques, pas de pointes creuses ni de balles explosives. Ça limite les emmerdes liées à la magie environnante.