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Susan se débrouilla pour mordiller une de mes oreilles et enrouler une de ses jambes autour des miennes. Puis elle commença à gémir en cherchant de nouveau à m’allonger. Je perdis l’équilibre. Quatre-vingt-dix centimètres de diamètre, c’est peu pour faire de la gymnastique, du catch ou… n’importe quoi d’autre, sans que rien ne dépasse. Le démon n’attendait que ça.

— L’autre potion est toujours là ? demandai-je.

— Bien sûr ! Je la vois d’ici, elle est par terre. Je pourrais même te la lancer.

— Parfait, dis-je, soudain excité – enfin, encore plus excité.

J’allais peut-être m’en sortir vivant.

— Je vais te libérer pendant cinq minutes. Envoie-moi la potion.

— Non, patron, lâcha froidement le crâne.

— Comment ça, non ?

— Je veux vingt-quatre heures ou rien.

— Sacrebleu ! Je suis responsable de tes actes si tu te barres ! Tu le sais !

— Je ne porte pas de culotte, murmura Susan.

Elle tenta ensuite un balayage digne des meilleures judokas. Je chancelai, mais parvins à retrouver mon équilibre de justesse. Les yeux du monstre s’étrécirent, et il se leva, prêt à nous sauter dessus.

— Bob ! T’es qu’un fumier !

— Essaie de vivre dans une cage en os pendant quelques siècles, Harry ! Je suis sûr que tu apprécierais une nuit de détente de temps en temps.

— D’accord ! criai-je, mon cœur ratant un battement alors que je titubai de nouveau. Marché conclu ! Envoie-moi la potion et tu auras tes vingt-quatre heures !

— La rate pas, surtout !

Un flot de lumière orangée jaillit des orbites du crâne pour former un nuage scintillant qui auréola la potion avant de la propulser vers moi. Je l’attrapai de ma main libre, manquai de la lâcher, mais affermis ma prise. La décoction ayant été enchantée par mes soins, elle s’accordait donc parfaitement avec l’énergie du cercle.

Le nuage – la forme spirituelle de Bob – dansa une petite gigue, puis fila par l’escalier.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Susan, les yeux vitreux.

— Encore à boire. On partage. Je dois pouvoir me concentrer assez pour deux et nous tirer de là.

— Harry, roucoula la journaliste, je n’ai pas soif, j’ai faim !

J’eus un éclair de génie.

— On avale ça et après on va au lit ! Soufflai-je.

Susan me regarda l’air confus, avant d’afficher un sourire carnassier.

— À la tienne, Harry !

Ses mains ponctuèrent ses mots d’un commentaire des plus obscènes, et je sursautai, manquant de lâcher la bouteille. Récoltant un peu plus de shampoing dans les yeux, je décidai de les fermer.

Je m’enfilai la moitié de la potion en essayant d’ignorer le goût amer du cola, puis passai la fiole à Susan. Elle but le reste, puis se lécha les lèvres.

Mon ventre commença à bouillonner : un sentiment de flottement et de légèreté qui remonta, traversa mes poumons, puis passa dans mes bras. Il descendit aussi dans mes jambes.

J’eus des spasmes.

Puis j’explosai.

Je devins un nuage composé de milliards de morceaux d’Harry, chacun doué de sa propre conscience. La pièce n’était plus un simple sous-sol, mais une constellation d’énergies dotées de formes et de fonctions précises. Même le démon n’était plus qu’un flot de particules lent et dense. Je dépassai cet agrégat pour traverser le plancher, puis jaillir à l’extérieur de l’appartement, où la tempête dénuée d’organisation faisait toujours rage.

Au bout de cinq secondes, l’effet de la potion disparut. Je sentis tous mes petits moi se précipiter l’un vers l’autre et se percuter à une vitesse inimaginable.

Quelle souffrance !

Cette collision venue de toutes parts me donna la nausée. Je titubai et plantai fermement ma crosse dans le sol. La pluie ruisselait sur mon corps.

Moins d’une seconde plus tard, Susan apparut à mes côtés et s’assit aussitôt.

— Mon dieu, j’ai mal, gémit-elle.

À l’intérieur, la créature hurlait de rage. Je l’entendis tout saccager.

— Allez ! dis-je, il faut se tailler avant qu’il pense à nous chercher dehors.

— Je suis malade… Pas sûre de pouvoir marcher.

— C’est le mélange des potions. Ça arrive. Il faut partir. Lève-toi, Susan ! Un peu de courage !

Je la remis sur ses pieds et la fuite commença.

— Où va-t-on ? demanda Susan.

— Tu as tes clés de voiture ?

Elle tâta sa robe à la recherche d’une poche, puis fit non de la tête.

— Elles sont dans mon manteau !

— Alors, on ira à pied.

— Mais où ?

Du côté de la rue de Reading. Elle est toujours inondée quand il pleut comme ça ! Ce sera suffisant pour bloquer cette saloperie, si elle nous suit !

C’était à quelques pâtés de maisons. Il pleuvait des cordes, et je tremblais, nu comme un ver, les yeux pleins de shampoing.

Au moins, j’étais propre.

— Pardon ? bafouilla Susan. Comment veux-tu que la pluie l’affecte ?

— Pas la pluie, l’eau courante ! Elle le tuera s’il essaie de traverser…

J’espérais que le mélange des potions n’aurait pas des effets irréversibles. Il y avait déjà eu des accidents.

On avançait bien. On avait dû faire une quarantaine de mètres, nous étions presque arrivés.

— Ho ! Ho ! Ça suffit ! lâcha Susan.

Elle s’écroula sur le sol et se convulsa. Je tentai de la retenir, mais j’étais trop fatigué et elle faillit m’entraîner dans sa chute.

Se couchant sur le côté, elle vomit tripes et boyaux.

Nous étions de nouveau la proie du tonnerre et des éclairs. J’entendis le pouvoir de la foudre toucher un arbre, non loin de là. Il y eut un flash, puis les branches s’embrasèrent. J’évaluai la distance qu’il nous restait à parcourir pour nous réfugier derrière la rue de Reading.

Une trentaine de mètres.

— Votre ténacité me surprend, fit une voix.

Je crus mourir de peur. Agrippant mon bâton à deux mains, je me retournai lentement pour repérer l’auteur de cette phrase.

— Qui est là ?

Dans ce coin, une tache froide… Pas un froid physique, mais quelque chose de plus sombre, de plus profond, qui titillait mes autres sens. Une masse d’ombre, une illusion dans l’obscurité entre les lampadaires. Elle disparaissait quand la foudre tombait, puis réapparaissait.

— Vous ne croyez pas que je vais vous donner mon nom ? lança la silhouette. Il vous suffit de savoir que je suis celui qui vous a tué.

— Vous êtes un cancre, répliquai-je en continuant de chercher. Le travail n’est pas fini.

À une vingtaine de mètres, une zone d’ombre s’étendait sous un réverbère cassé. Je distinguai une silhouette. Impossible de savoir s’il s’agissait d’une femme ou d’un homme, et la voix ne m’aidait pas plus.

— Ça ne devrait plus tarder, assura l’apparition d’un ton confiant. Vous ne tiendrez plus très longtemps. Mon démon vous achèvera dans les dix minutes.

— Vous avez appelé cette aberration ici ?

— Effectivement…

— Vous êtes dingue ! Vous savez ce qui peut vous arriver si cette monstruosité se libère ?

— Ça n’arrivera pas, je la contrôle.

Je lançai mes perceptions vers la zone d’ombre. J’avais vu juste. Il n’y avait personne, pas même une illusion dissimulant quelqu’un. Ce n’était qu’une image, un hologramme qui voyait, entendait et parlait à la place de son créateur, où qu’il soit.

— Que faites-vous ? demanda la forme.

Elle avait dû sentir le mouvement de mes sens.