— Je vérifie vos références, répondis-je en lui envoyant une parcelle de ma volonté – l’équivalent magique d’une gifle.
L’image cria de surprise et se dissipa un peu.
— Comment avez-vous fait ça ? grogna-t-elle.
— Je suis allé à l’école, moi…
L’hologramme grommela avant de beugler un chapelet de syllabes. Je tentai d’en saisir quelques bribes, mais un coup de tonnerre couvrit la dernière partie de ce qui devait être le Nom Véritable du démon.
Dans mon sous-sol, le remue-ménage cessa brusquement.
— Vous allez me le payer ! cracha la voix.
— Pourquoi moi ?
— Vous êtes sur ma route.
— Laissez partir la femme.
— Désolé, elle en a trop vu. Elle est sur mon chemin aussi, maintenant. Ma créature vous tuera tous les deux.
— Enfoiré !
L’ombre se mit à rire.
Je scrutai ma maison. Malgré le bruit de la pluie, je perçus un sifflement suivi d’un grondement. Des yeux bleus globuleux reflétèrent la foudre, en haut de l’escalier. Ils me repérèrent dans l’instant, et le monstre s’élança. Il percuta l’aile de la voiture de Susan, puis saisit l’arrière de ses fines mains à ventouses et la retourna d’un coup. La pauvre caisse atterrit sur le toit dans un grand bruit de tôles froissées.
J’évitai de penser à ce que feraient ces doigts autour de mon cou.
— Vous avez vu, continua l’Homme de l’Ombre. Il est à moi ! Préparez-vous à mourir, Dresden !
Il y eut un nouvel éclair, et le démon se mit à courir à quatre pattes comme un gros lézard qui trotte sur le sable chaud à la recherche d’un coin ombragé. Il avait l’air ridicule, mais il approchait à une vitesse surprenante.
— Votre crédit est épuisé, veuillez renouveler l’appel, empaffé ! grognai-je.
Je braquai ma crosse vers l’ombre, ma volonté concentrée sur une attaque en règle.
— Stregallum Finitas !
Un rayon de lumière cramoisi entoura l’image et entreprit de la consumer.
— Dresden ! gémit l’apparition. Mon démon te brisera les os !
L’image se tordit de douleur, puis elle disparut sur une plainte angoissée tandis que mon contre-sort finissait de la déchiqueter. J’étais meilleur que le créateur de l’image et il n’avait aucune chance de gagner contre mon assaut. L’apparition et le cri se dissipèrent puis disparurent complètement. Je m’autorisai une bouffée de satisfaction avant de me tourner vers la femme étendue sur le bitume.
— Susan, dis-je en m’agenouillant sans quitter le crapaud des yeux, lève-toi, on doit se tirer !
— Je ne peux pas. Mon Dieu…
Elle recommença à vomir. Puis elle tenta vainement de se relever. Elle sanglotait.
Je contemplai l’eau tout en calculant la vitesse du démon. Il était rapide, mais pas assez pour rattraper un homme. Je pouvais m’enfuir, si je courais à pleine vitesse. Traverser l’eau et m’en tirer.
Impossible de porter la journaliste, qui me ralentirait trop. Mais si je restais, nous allions mourir tous les deux. Il fallait que l’un d’entre nous s’en sorte, non ?
Je fixai le monstre. J’étais lessivé et il m’avait pris par surprise. Le déluge neutralisait la plus ancienne des armes de l’humanité, le feu. Impossible de le repousser ainsi. De plus, j’étais trop exténué pour tenter quoi que ce soit d’autre. Bref, je n’avais aucune chance de vaincre cette horreur.
Susan pleurait, à la merci de la pluie, incapable de se lever, malade à crever à cause de mes potions.
Je relevai la tête et laissai l’averse dissiper les dernières traces de shampoing. Je me tournai vers le démon. Je ne pouvais pas abandonner Susan. Je n’aurais pas pu vivre après une telle trahison, alors, autant mourir debout.
Le monstre siffla en se redressant. Il leva les bras. La foudre illumina la nuit, le tonnerre tombant assez près pour faire vibrer l’asphalte.
Le tonnerre.
La foudre.
L’orage.
Je levai les yeux vers les nuages zébrés de décharges électriques. La tourmente regorgeait de puissance, des énergies surnaturelles aussi vieilles que le temps – assez de pouvoir pour briser la pierre, brûler l’air, vaporiser l’eau, incinérer tout ce qu’il touchait !
À ce moment-là, je crois qu’on aurait pu me qualifier de « désespéré ».
Le démon se rua sur moi de sa démarche pataude mais néanmoins rapide. Je dirigeai mon bâton vers le ciel, en désignant le monstre de l’autre main. Plutôt risqué de se servir de l’orage. Pas de rituel pour le canaliser, pas de cercle protecteur, ni même un bouclier pour préserver mon esprit des flots de magie qui allaient le traverser.
Je braquai mes sens vers la tempête, pour m’approprier sa puissance brute et a modeler en un courant d’énergie pure qui se précipita sur moi et que j’espérais concentrer dans ma crosse.
— Harry ? pleurnicha Susan. Que fais-tu ?
Elle était recroquevillée sur le sol dans sa robe du soir. La voix toujours très faible, elle tremblait toujours.
— Tu n’as jamais formé une chaîne avec des gens, quand t’étais petite ? Il suffit de frotter ses pieds sur la moquette et de toucher quelqu’un pour créer une petite décharge.
— Peut-être…
— C’est ce que je fais. En plus grand.
Le démon meugla une nouvelle fois et bondit sur nous. Ses jambes de crapaud tendues, il fendait l’air avec une grâce aussi surnaturelle qu’effrayante.
Je concentrai ce qui me restait de volonté sur mon bâton et les éléments déchaînés, juste au-dessus.
— Ventas ! clamai-je. Ventas julmino !
Une étincelle jaillit de ma crosse pour s’élancer dans le ventre de la tourmente.
L’enfer lui répondit.
Prise d’une fureur élémentale, la foudre s’abattit sur moi, accompagnée par des trombes d’eau et une parcelle d’ouragan. La puissance frappa l’extrémité de la crosse avec la force d’un marteau-pilon. Elle courut le long du bois détrempé jusque dans mon bras. Mes muscles se convulsèrent et tout mon corps se contracta sous l’effort. J’usai mes dernières forces pour garder à l’esprit l’effet désiré : avoir la main pointée vers le crapaud et diriger cette énergie contre une chair moins tendre que la mienne.
Le monstre n’était plus qu’à une vingtaine de centimètres quand la frénésie de la tempête fusa de mon doigt pour le frapper en plein cœur. L’impact le propulsa en l’air, et le maintint en lévitation, enveloppé dans une boule incandescente.
Il se débattit, il cria, ses mains s’agitèrent et ses jambes tressautèrent.
Enfin, il s’embrasa, produisant une grande flamme bleue. Un instant, le jour remplaça la nuit, et je dus me protéger les yeux. Susan hurla de terreur ; je crois bien que je l’imitai.
Le calme revint. Les morceaux incandescents d’une créature à laquelle je préférais ne pas penser s’écrasaient dans la rue avec des bruits mous. Ils se consumaient vite, ne laissant que des bouts de charbon qui sifflaient en refroidissant.
Le vent se radoucit brutalement et la pluie se transforma en une fine bruine. L’orage avait vidé sa rancœur.
Mes jambes me trahirent. Tremblotant, je tombai assis au beau milieu de la rue. Dressés sur ma tête, mes cheveux étaient secs. De la fumée s’échappait de mes ongles ravagés. Je restai là, heureux d’avoir survécu et content de respirer. Alors que je m’étais levé une heure plus tôt, j’avais l’impression de pouvoir retourner au lit pour dormir une semaine.
Susan se redressa, pâle comme un linge. Elle me fixa.
— Tu fais quoi samedi prochain ? demandai-je.
Elle me regarda pendant une minute, puis se recoucha par terre.
J’entendis des pas résonner dans les ténèbres.