— Invocation de démons, prononça une voix écœurée. Une atrocité de plus à votre actif. Je savais bien que le vent empestait la magie noire, ce soir. Dresden, vous êtes un fléau.
Je tournai la tête pour contempler Morgan, mon gardien, grand, massif et tout de noir vêtu. La pluie avait collé ses cheveux gris sur son front, et l’eau ruisselait le long de ses rides comme sur une statue de marbre.
— Je n’ai pas invoqué cette horreur, dis-je d’un ton las. Mais je l’ai renvoyée dans son monde ! Vous n’avez pas vu ?
— Je vous ai vu vous défendre, mais je n’ai vu personne d’autre l’invoquer. Vous l’avez sûrement appelée avant d’en perdre le contrôle. Ce monstre n’aurait rien pu faire contre moi, de toute manière. C’était inutile, Dresden.
— Vous vous flattez…, ricanai-je. Je ne me risquerais pas à appeler un démon pour me débarrasser de vous, Morgan.
— J’ai convoqué le Conseil, continua le gardien en plissant les yeux. Il se réunira dans deux aurores. Je témoignerai contre vous et je produirai des preuves. (Un nouvel éclair illumina son regard et lui donna l’air d’un dément.) Ses membres m’autoriseront à vous exécuter.
— Le Conseil vient à Chicago ? demandai-je d’un ton neutre.
Morgan fit le sourire que les requins réservent aux bébés phoques.
— Lundi, à l’aube, vous serez conduit devant lui. Je n’ai pas honte d’aimer mon rôle de bourreau, Harry Blackstone Copperfield Dresden, mais dans votre cas, j’exercerai ma charge avec fierté !
Je sursautai quand il prononça mon nom en entier. Il n’avait presque pas commis d’erreur, par accident peut-être. Ou peut-être pas. Certains membres de la Blanche Confrérie connaissaient mon nom et savaient comment l’utiliser. Si je ne me présentais pas devant le Conseil, j’admettrais ma culpabilité et je courrais au désastre. Connaissant mon nom, ses membres n’auraient aucun mal à me trouver.
N’importe où.
— Harry ? gémit Susan. Que s’est-il passé ?
Je me tournai vers la journaliste pour m’assurer qu’elle allait bien. Morgan en profita pour disparaître. Susan éternua et se pelotonna contre moi. Je la pris dans mes bras pour lui communiquer un peu de chaleur.
Lundi matin.
Lundi matin, Morgan exposerait ses soupçons et établirait son accusation. Tout serait amplement suffisant pour me faire décapiter. Quelle que soit l’identité de notre Homme de l’Ombre, il fallait que je la découvre avant lundi matin ou j’étais mort.
Je m’apitoyais sur cette soirée pourrie quand une voiture de patrouille freina près de moi. Un projecteur se braqua sur nous.
— Posez ce bâton ! Levez les mains ! Ne faites pas de gestes brusques ! cria une voix dans un mégaphone.
Rien de plus naturel qu’une voiture de police appréhende un homme nu et une femme en robe du soir assis au milieu de la rue comme des ivrognes, un soir de cuite.
Susan regarda la lumière en se protégeant les yeux. Ses vomissements avaient dû évacuer les potions, et la passion amoureuse par la même occasion.
— C’est la pire soirée de ma vie, dit-elle d’une voix éteinte alors que les policiers s’approchaient de nous.
— Voilà ce qui arrive quand on sort avec un magicien, grognai-je.
Susan me toisa, ses yeux s’assombrissant l’espace d’un instant. Elle faillit sourire, mais sa voix prit un ton presque belliqueux quand elle lâcha :
— Mais ça fera un article exceptionnel !
Chapitre 15
Linda Randall me fournit une excellente raison de l’excuser d’avoir raté notre rendez-vous de samedi soir.
Elle était morte.
J’éternuai en passant sous les bandes jaunes de la police. Avant de m’emmener chez Linda, on m’avait autorisé à récupérer un tee-shirt et un jogging dans le chaos de mon appartement.
Plus mes bottes de cow-boy.
Mister ayant caché une de mes baskets, j’avais dû me rabattre sur ce qui restait.
Enfoiré de chat !
La jeune femme avait été assassinée en début de soirée et Murphy avait essayé de me joindre. N’y parvenant pas, elle avait envoyé une voiture pour me récupérer et profiter de mes talents de consultant. Les policiers consciencieux s’étaient arrêtés pour s’occuper de l’ahuri qui traînait à poil à quelques pas de mon appartement.
Ils ne cachèrent pas leur surprise et leur incrédulité quand je me révélai être l’homme qu’ils devaient escorter jusqu’à la scène de crime.
Susan était venue à ma rescousse en expliquant ce qui s’était passé.
— Ce genre de chose, vous savez ? Hi, hi, hi !
Elle rassura les policiers sur sa santé et affirma qu’elle pouvait rentrer chez elle. Maussade en découvrant les ruines de mon sous-sol et l’état de sa voiture, elle garda quand même son sourire et finit par s’en aller avec un « J’ai une histoire à écrire » qui scintillait dans ses yeux. Mais elle s’arrêta et se retourna pour me planter un baiser sur la joue en me glissant un « pas mal » à l’oreille, suivi d’une petite claque sur les fesses.
Je rougis, mais les flics ne s’en aperçurent pas dans l’obscurité. Ils se méfiaient de moi, mais étaient plutôt contents de me laisser m’habiller. À part des sweaters, je n’avais plus rien de propre. Ah ! Si ! Un tee-shirt avec l’inscription : « La petite souris ne passera plus, on a retrouvé le corps. »
J’enfilai mon manteau, qui avait miraculeusement survécu à l’assaut démoniaque, puis mes bottes de cow-boy. Dans la voiture, j’accrochai mon badge d’identification à mon revers. À l’arrivée, je suivis un des policiers qui me conduisit auprès de Murphy.
Je relevai quelques éléments au passage. L’heure n’était pas très avancée et il y avait pas mal de curieux. Beaucoup de voitures de police stationnaient sur le parking et une autre était garée sur la pelouse, près de la terrasse bétonnée du studio. Le gyrophare fonctionnait toujours, faisant régulièrement passer la scène de l’ombre à une lumière bleu glacé. On avait disposé un sacré paquet de bandes jaunes.
Murphy se tenait au milieu de la fourmilière.
Elle avait une mine affreuse. Je devinai qu’elle n’avait rien avalé depuis le matin, à part des barres chocolatées et du mauvais café. Ses yeux las et injectés de sang restaient quand même toujours vifs.
— Dresden, dit-elle en m’examinant, tu prévois de laisser King Kong grimper sur tes cheveux ?
— Il me manque encore la belle héroïne hurlante, répondis-je avec un pauvre sourire, ça t’intéresse ?
Karrin eut une moue réprobatrice. Elle fait ça super bien, pour quelqu’un qui a une bouche aussi charmante.
— Viens avec moi, lâcha-t-elle.
Elle tourna les talons et se dirigea à grands pas vers l’entrée du studio, comme si elle était en pleine forme et prête à courir le marathon.
La police scientifique était déjà sur les lieux. Un agent nous fournit de jolies bottines en plastique et des gants en caoutchouc.
— J’ai essayé de t’appeler, mais ton téléphone était mort. Une fois de plus.
— J’ai eu une soirée chargée, répondis-je, manquant de perdre l’équilibre en enfilant les chaussons. Tu me résumes ?
— Une nouvelle victime, le même procédé que Tommy Tomm et Jennifer Stanton.
— Bordel ! Il utilise l’orage !
— Quoi ? s’exclama Murphy.
— L’orage, répétai-je. On peut se servir de l’énergie des orages ou d’autres phénomènes naturels pour lancer des sorts.
— C’est la première fois que tu m’en parles !
— Je n’y avais pas pensé avant ce soir.
C’était la solution. Par la cape de David Copperfield ! Sinon, notre invocateur n’aurait pas pu faire tout ça en une seule nuit. Appeler un démon, me l’envoyer, projeter un hologramme. Tout ça plus un meurtre !