— Qui est la victime ? demandai-je.
— Linda Randall, chauffeur de maître, vingt-neuf ans, répondit Murph entrant dans l’appartement.
Heureusement qu’elle me tournait le dos. Autrement, elle aurait vu mon menton tomber par terre, en aurait conclu que je connaissais la jeune femme et m’aurait bombardé de questions désagréables. Je contemplai Karrin quelques secondes, puis me repris avant de lui emboîter le pas.
Le studio ressemblait au tour bus d’un groupe de rock qui ne glanderait rien à part donner des concerts, faire la fête et s’écrouler après une nuit de défonce. Du linge sale s’entassait à côté d’un lit à deux places, des vêtements satinés tout droit sortis des rêves de Marc Dorsel traînaient ici et là – des trucs tout en soie et en lacets conçus pour attirer le chaland. Il y avait des bougies partout, sur les étagères, la table de nuit et l’armoire, toutes à moitié consumées. Le tiroir entrouvert de la table de chevet révélait un certain nombre d’objets personnels, indiquant que Linda Randall aimait s’amuser.
La kitchenette ne semblait pas beaucoup servir, la cafetière et le micro-ondes exceptés. Des cartons de pizza s’entassaient dans la poubelle. Peut-être à cause de ces emballages, j’eus un éclair de compréhension et de sympathie pour la jeune femme. On se serait cru dans ma cuisine, le four en moins. La fille qui avait vécu ici savait que le vide de la solitude l’attendait quand elle rentrait chez elle. Parfois, c’est agréable, mais la plupart du temps, c’est l’horreur. Je parie que Linda m’aurait compris.
Enfin, je ne le saurais jamais…
Les gars des services techniques m’empêchaient de voir ce qu’il y avait sur le lit. On aurait dit des vautours grouillant autour des têtes des hors-la-loi qu’on enterrait volontiers jusqu’au cou au Far West. Ils parlaient à voix basse, calmes et détachés comme s’ils assistaient à un dîner de gala. Échangeant des observations, ils se congratulaient pour la pertinence de leurs conclusions.
— Harry ? demanda Murphy sur un ton qui suggérait qu’elle se répétait. Tu te sens d’attaque ?
Ma lèvre trembla. Bien sûr que non, je n’étais pas d’attaque ! Personne ne devrait être d’attaque pour affronter des horreurs pareilles !
— J’ai la migraine… Finissons-en.
Elle me guida vers le lit. Karrin était plus petite que la plupart des femmes et des hommes présents. Moi, j’étais plus grand d’une bonne tête et je n’eus qu’à m’approcher pour regarder.
Linda était au téléphone, toute nue, quand la mort l’avait frappée. L’été était loin, mais elle gardait des traces de bronzage sur les hanches. Ça sentait les séances d’UV intensives. Les cheveux humides, elle gisait sur le dos, avec une expression sereine comme je ne lui en avais jamais vu.
On lui avait arraché le cœur. Il reposait à côté d’elle, petite forme violacée, broyée et gluante. Bien entendu, elle avait la poitrine ouverte là où les os avaient éclaté sous la pression du sort.
J’inspectai la scène quelques instants en notant certains détails.
Une de plus.
On avait usé de magie pour prendre une vie de plus.
Il fallait que je garde le souvenir de la Linda qui plaisantait au téléphone. La sensualité sourde de sa façon de parler, l’ombre de fragilité qui amplifiait son charme…
Ses cheveux étaient mouillés parce qu’elle avait pris un bain avant de venir me voir. Quoi qu’on puisse en dire, elle croquait la vie avec passion.
Avait croqué.
Je finis par remarquer à quel point la pièce était silencieuse.
Les cinq agents de la police scientifique me fixaient. Ils attendaient. Dès que je tournai la tête, ils baissèrent les yeux, mais il ne fallait pas être grand clerc pour deviner ce qu’ils éprouvaient. La peur, purement et simplement. Ils étaient confrontés à quelque chose que la science ne pouvait pas expliquer. Ça les perturbait – pis, ça remettait toute leur vie en question. La preuve violente et sanguinolente que trois cents ans de progrès scientifiques et de recherches ne faisaient pas le poids face à ce qui rôdait toujours dans les ténèbres.
Et j’étais celui qui détenait les réponses.
Je n’avais rien pour eux et mon propre silence me rendit malade. J’abandonnai le cadavre de la jeune femme pour me diriger vers la salle de bains. La baignoire était pleine. Des boucles d’oreilles et un bracelet étaient posés sur une console, près d’un miroir, avec un peu de maquillage et du parfum.
Murphy vint explorer la pièce avec moi. Elle semblait plus petite que d’habitude.
— Elle nous a appelés. Le dernier numéro composé… Elle nous a donné son adresse et nous a dit qu’elle connaissait le meurtrier de Tommy Tomm et de Jennifer Stanton. Elle pensait être la prochaine victime. Après, elle a commencé à hurler – puis plus rien !
— Le sort l’a frappée à cet instant, dis-je. Voilà pourquoi le téléphone a été coupé.
— Exact, grommela Murphy. Mais il marchait parfaitement quand on est arrivés.
— Tu sais que la magie perturbe la technologie de temps en temps. Tu as contacté ses proches ?
— Elle n’a aucune famille en ville. On fait des recherches, mais ça peut prendre du temps. On tente de parler à son patron, mais il n’est pas joignable. Un certain M. Beckitt ? Ça te dit quelque chose ?
Pas très à l’aise, je fis non de la tête.
Karrin fronça les sourcils.
— Greg et Helen Beckitt. Leur fille Amanda a été tuée il y a trois ans au cours d’un règlement de comptes entre truands. Les sbires de Marcone se colletaient avec un gang de Jamaïquains qui tentait d’envahir leur territoire. La petite a pris une balle perdue. Elle a survécu pendant trois semaines en soins intensifs, avant qu’on la débranche.
Je n’ajoutai rien, mais repensai au visage fermé de Mme Beckitt.
— Les Beckitt ont essayé d’attaquer Marcone en justice, mais ses avocats sont des pointures. L’affaire n’est jamais arrivée devant les juges. Il paraît que Marcone leur a proposé son sale fric pour les dédommager, mais ils ont refusé.
Je ne fis pas de commentaire.
Linda était déjà emballée dans un sac à viande, et j’entendis les hommes compter jusqu’à trois avant de la hisser sur un chariot. Un des techniciens vint prévenir Murphy qu’ils faisaient une pause de dix minutes. Elle opina du chef et les congédia.
Le silence devint plus étouffant.
— Alors, Harry, souffla Murph comme si elle ne voulait pas troubler la sérénité des lieux, que peux-tu me dire ?
Il y avait une certaine subtilité dans sa question. Elle aurait très bien pu me demander ce que je ne lui disais pas. C’était le but, en réalité. Elle sortit un sachet en plastique de son blouson.
Je le pris. Il contenait la carte de visite que j’avais donnée à Linda. Elle était un peu tordue et il y avait une tache sombre, sûrement du sang. Sur le sachet, je remarquai que l’espace réservé à la description et à l’enregistrement de la pièce était vierge. Ce n’était pas entré dans le rapport. Pas encore.
Karrin attendait ma réponse. Elle voulait que je lui dise quelque chose. Espérait-elle que je lui balance un « beaucoup de monde a ma carte » ou que je lui raconte comment j’avais connu la victime ? Après, elle me poserait d’autres questions. Le genre qu’on pose aux suspects.
— Si je t’avoue que je viens d’avoir une épiphanie, tu me crois ?
— Quel genre d’épiphanie ? répondit Murph sans lever les yeux.
— Je pense…
Je marquai une pause pour préparer ma phrase. Je voulais être le plus clair possible.