Plus que tout, j’exécrai Victor Sells, le responsable de cette affaire. L’Homme de l’Ombre qui allait profiter de cet orage pour m’exécuter.
Je pouvais mourir d’une minute à l’autre… Pas si vite. Le moral remonta quand j’examinai les nuages. Arrivée par l’ouest, la tempête venait à peine de s’abattre sur la ville. Elle était assez lente, un peu comme un rouleau compresseur qui allait écraser la zone pendant des heures. La résidence des Sells était à l’est, de l’autre côté du lac Michigan. Une quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau. Avec un peu de chance et une bonne voiture, je pouvais peut-être arriver avant l’orage et vaincre Victor dans la foulée.
J’avais perdu mes bâtons pendant l’attaque du scorpion, mais je pouvais toujours invoquer le vent pour les récupérer. Vu mon état de nerfs, je risquai d’emporter la façade du bâtiment. Je n’avais pas envie d’utiliser ma puissante magie pour prendre des centaines de kilos de briques sur la tronche. En plus, j’avais grillé mon bracelet à boucliers en amortissant la chute de l’ascenseur.
Il me restait le pentagramme de ma mère, autour de mon cou. Ce talisman était un symbole de l’ordre et de la coordination des différents pouvoirs qui gouvernaient la magie blanche. J’avais aussi mes années d’apprentissage, plus mon expérience du terrain et des duels de sorciers. Enfin, je conservais ma foi.
Mais c’était tout ce qu’il me restait.
Épuisé, commotionné, blessé, j’avais utilisé plus de magie en une seule journée que bien des mages en une semaine. J’avais déjà dépassé mes limites, tant mystiques que physiques, mais je m’en moquais.
La douleur dans la jambe ne m’affaiblissait et ne me décourageait pas. Elle embrasait mon esprit, ma concentration, brillant d’un feu encore plus pur qui donnait à ma colère et à ma haine un tranchant acéré.
Victor allait payer pour ce qu’il avait fait à tous ces gens, mes amis et les autres. Je ne crèverais pas avant d’avoir montré à ce type ce qu’est un véritable magicien.
J’arrivai assez vite chez McAnany. Je fis irruption dans le pub telle une tempête de jambes, de vent et de pluie, de claquements de manteau et de fureur.
L’endroit était plein à craquer. Les treize tabourets, les treize tables, les treize piliers, il y avait du monde partout. La fumée des pipes formait des volutes patiemment découpées par le ventilateur fixé au plafond. Sur les tables et les quelques appliques, des bougies luttaient en vain contre les ténèbres et le clair-obscur de l’orage n’arrangeait pas les choses. La lumière tamisée conférait un aspect flou et insolite aux ornements des piliers. Tous les jeux d’échecs étaient sortis, mais j’avais le sentiment que les joueurs tentaient d’oublier quelque chose qui les troublait.
Tous se tournèrent vers moi quand je descendis les marches, dégoulinant de pluie et de sang. La salle entière se tut.
Ces gens formaient les bas-fonds de la communauté magique. Des envoûteurs dont le potentiel, la motivation ou la force n’était pas assez développée pour en faire de vrais magiciens. Des personnes aux dons innés qui comprenaient leur nature et tentaient de se faire oublier : des autodidactes, des herboristes, des médecins holistiques, des apprenties sorcières, des adolescents un peu perdus qui découvraient leurs pouvoirs sans savoir vraiment qu’en faire. Ils étaient tous là : des vieux et des jeunes, impassibles, inquiets ou effrayés. Je les connaissais tous, au moins de vue.
Je balayai l’assistance du regard, tous baissèrent les yeux, mais je n’eus aucun mal à comprendre ce qui se passait. La rumeur se répand vite chez les adeptes de la magie, et le téléphone arabe avait accompli son œuvre. Tout le monde savait que j’étais dans la ligne de mire. Un conflit opposait deux mages, l’un blanc, l’autre noir, et tous ces paumés s’étaient réfugiés au McAnany. Ils venaient bénéficier de la protection de son architecture tortueuse et de la configuration ésotérique des tables et des piliers en attendant la fin du conflit.
En revanche, inutile de me réfugier ici, le pub ne pouvait rien contre un sort ciblé. C’était un parapluie, pas un abri antiatomique. Impossible d’échapper au sort de Sells, à moins de fuir dans l’Outremonde. Hélas, j’y serais plus en danger que si je me planquais chez Mac…
Je restai là, sans dire un mot. Je les connaissais tous, certains étaient presque des amis, mais je ne pouvais pas leur demander de m’aider. J’ignorais comment Victor se considérait, mais c’était un véritable magicien, et il les aurait écrasés comme des insectes. Ils n’étaient pas de taille contre un monstre pareil.
Je parlai enfin, faisant éclater le silence comme un marteau brise une glace :
— Mac, j’ai besoin de ta voiture.
À mon arrivée, le tenancier astiquait son zinc avec un torchon immaculé. Comme toujours, sa chemise blanche pendait sur sa carcasse fatiguée. Il ne s’était pas arrêté de briquer quand tout le monde s’était tu, et il ne cessa pas davantage quand il sortit les clés d’une main avant de me les envoyer.
— Merci, Mac, dis-je en les attrapant.
— Ungh, répondit-il.
Il leva les yeux vers moi, puis regarda par-dessus mon épaule. Je compris l’avertissement et me retournai.
Dehors, la foudre tomba, illuminant la silhouette de Morgan, en haut des marches – une masse sombre contre le ciel gris. Il descendit vers moi, et le tonnerre roula sous ses pas. La pluie avait peu d’effet sur sa chevelure poivre et sel, si ce n’était celui de ramollir la courbe de son catogan. La garde de son épée dépassait de son manteau. Sa main musclée et calleuse reposait sur le pommeau.
— Harry Dresden, j’ai tout compris, déclara-t-il. Utiliser l’énergie de la foudre pour tuer les gens est dangereux, mais vous êtes bien assez inconscient et ambitieux pour essayer. Asseyez-vous ! (Il désigna une table que ses occupants s’empressèrent de quitter.) Nous allons rester ici tous les deux. Ainsi, vous n’aurez pas l’occasion de profiter de la tempête pour blesser des innocents. Il est hors de question que vous continuiez à tuer jusqu’à ce que le Conseil se réunisse.
Ses yeux brillaient d’une détermination glacée.
Je le dévisageai en ravalant ma colère, les mots qui ne demandaient qu’à fuser et le sort qui brûlait de le balayer hors de mon chemin.
J’optai pour une approche plus calme.
— Morgan, je connais l’identité du tueur. Je suis sa prochaine cible et, si je ne l’arrête pas, je suis bon pour le cimetière.
Son regard brillait de fanatisme, le gardien tira l’épée de son fourreau sur quelques centimètres et répéta son ordre :
— Assis !
Je haussai les épaules, m’approchai de la table et tirai un des sièges pour soulager un peu ma jambe blessée. Le dossier en main, je tournai sur moi-même pour prendre de l’élan et propulsai la chaise dans le ventre du gardien. Pris par surprise, Morgan tenta en vain d’esquiver, mais la solide chaise de bois atteignit son but. Dans un film, quand on frappe quelqu’un avec une chaise, elle se casse. Nous n’étions pas au cinéma et ce ne fut pas la chaise qui se brisa.
Le gardien se plia en deux et mit un genou à terre. Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, je profitai de la vitesse acquise pour faire un tour complet dans l’autre direction, puis abattis mon arme improvisée sur le dos de Morgan. L’impact le plaqua au sol et il ne se releva pas.
Je rangeai la chaise sous la table.
Un silence de mort régnait dans la salle.
Tout le monde connaissait le gardien et sa relation avec moi. Tous étaient au courant de ma situation précaire vis-à-vis de la Blanche Confrérie. J’avais attaqué un représentant du Conseil dans l’exercice de ses fonctions. Bref, je venais de creuser ma tombe. Même un miracle n’aurait pas suffi à convaincre les membres de la Confrérie que je n’étais pas un renégat fuyant sa justice.