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— Ce que je te dis. La tueuse que tu cherches est une véritable cinglée, excessivement dangereuse.

— Tu es d’accord aussi pour une femme ?

— Évidemment. Ariane est une championne. Tu peux la croire les yeux fermés.

— Je connais l’idée cinglée de la tueuse, Romain. Elle veut le pouvoir absolu, la puissance divine, la vie éternelle. Retancourt ne te l’a pas dit ?

— Si, elle m’a lu la vieille médication. C’est bien cela, dit Romain en tapotant à nouveau les photos. Le vif des pucelles, tu as mis dans le mille.

— Le vif des pucelles, murmura Adamsberg. Elle n’a pas pu t’en parler, c’est le seul truc qu’on n’ait pas compris.

— Tu ne l’as pas compris ? demanda Romain, le regard sidéré, semblant reprendre un peu corps à mesure que le travail revenait. Mais c’est gros comme ta montagne.

— Laisse ma montagne en ce moment, je t’en prie. Et parle-moi de ce vif.

— Mais que veux-tu que ce soit, tête de bois ? Le vif, c’est ce qui demeure vivant même après la mort, c’est ce qui défie la mort, et même la vieillesse. C’est le cheveu, nom de nom. Quand on est adulte, quand tout a fini de grandir et que plus rien ne bouge, la seule chose qui continue de pousser, tout beau tout neuf, ce sont les cheveux.

— À moins qu’ils ne tombent.

— Pas chez les femmes, crétin. Le cheveu, ou les ongles. C’est la même chose de toute façon, c’est de la kératine. Ton vif des pucelles, ton vif de la vierge, ce sont leurs cheveux. Parce que dans la tombe, c’est la seule partie du corps qui résiste aux dégâts de la mort. C’est de l’anti-mort, de la contre-mort, de l’antidote. Ce n’est franchement pas sorcier. Tu me suis, Adamsberg, ou t’as tes vapeurs ?

— Je te suis, dit Adamsberg, stupéfait. C’est malin, Romain, et c’est plus que probable.

— Probable ? Tu te fous de moi ? C’est sûr et certain, oui. C’est sur ta photo, merde.

Romain attrapa la pile de clichés, puis bâilla largement et se frotta les yeux.

— Prends de l’eau froide au robinet, et le torchon. Et frictionne-moi la tête.

— Le torchon est dégueulasse.

— Je m’en fous. Active-toi.

Adamsberg s’exécuta et passa la tête de Romain à l’eau froide, en frottant dur, comme on brique un cheval. Romain en sortit le visage rougi.

— Ça va mieux ?

— Ça va aller. Donne-moi le fond de café. Passe-moi la photo.

— Laquelle ?

— Celle de la première femme, Élisabeth Châtel. Et va chercher la loupe sur mon bureau.

Adamsberg déposa la loupe et le cliché morbide sous les yeux du médecin.

— Là, dit Romain en posant son doigt sur la tempe droite du crâne d’Élisabeth. On lui a coupé des mèches de cheveux.

— Tu es certain ?

— Cela ne fait même pas de doute.

— Le vif des pucelles, répéta Adamsberg en scrutant la photo. Cette folle les a tuées pour venir prendre leurs cheveux.

— Qui avaient résisté à la mort. À la droite du crâne, tu remarqueras. Tu te souviens du texte ?

— Au vif des pucelles, en dextre, dressées par trois en quantités pareilles.

— En dextre, à droite. Parce qu’à gauche — sinister en latin — c’est la partie sinistre, la partie sombre. Au lieu que la partie droite est la lumière. La main droite conduit la vie. Tu suis, mon vieux ?

Adamsberg acquiesça en silence.

— Ariane avait pensé aux cheveux, dit-il.

— Il paraît que tu l’aimes bien, Ariane.

— Qui te l’a dit ?

— Ta lieutenant.

— Pourquoi Ariane n’a-t-elle pas remarqué les cheveux coupés ?

Romain ricana, assez heureux.

— Parce qu’il n’y a que moi qui pouvais le voir. Ariane est une championne mais son père n’était pas coiffeur. Moi si. Je sais reconnaître une mèche coupée de frais. Les pointes sont différentes, nettes et raides, sans usure. Tu ne le vois pas ? Ici ?

— Non.

— C’est que ton père n’était pas coiffeur.

— Non.

— Ariane a une autre excuse. Élisabeth Châtel, à ce que je suppose, n’accordait pas beaucoup de soin à sa toilette. Je me trompe ?

— Non. Elle n’avait ni bijoux, ni maquillage.

— Et pas de coiffeur. Elle se coupait les cheveux elle-même, et à la diable. Quand une mèche lui tombait dans les yeux, elle passait un coup de ciseaux et voilà tout. Ce qui lui donne une coiffure très désordonnée, tu le vois ? Des mèches longues, des moyennes, des courtes. Il était impossible pour Ariane de repérer des mèches coupées de frais dans ce micmac d’amateur.

— On travaillait sous projecteurs.

— En plus. Et sur Pascaline, on ne distingue rien.

— Tout cela, tu l’as dit à Retancourt vendredi ?

— Bien sûr.

— Qu’a-t-elle répondu ?

— Rien. Elle s’est mise à réfléchir, comme toi. Je n’ai pas l’impression que cela change grand-chose à ton enquête.

— Sauf qu’on sait maintenant pourquoi elle ouvre les tombes. Pourquoi il lui faut tuer une troisième vierge.

— Tu crois cela ?

— Oui. Par trois. C’est le nombre de femmes.

— C’est possible. Tu as identifié la troisième ?

— Non.

— Alors cherche une femme qui ait de beaux cheveux. Élisabeth et Pascaline avaient une très belle qualité de cheveux. Conduis-moi à mon lit, mon vieux. Je n’en peux plus.

— Pardon, Romain, dit Adamsberg en se levant brusquement.

— Il n’y a pas de mal. Mais tant qu’à fouiner dans les vieilles médications, trouve-m’en une contre les vapeurs.

— Je te le promets, dit Adamsberg en conduisant Romain jusqu’à sa chambre.

Romain tourna la tête, intrigué par le ton d’Adamsberg.

— Tu es sérieux ?

— Oui, je te le promets.

XLV

La disparition de Retancourt, le café nocturne avalé chez Romain, le tendre accouplement de Camille et Veyrenc, le vif des pucelles, la physionomie féroce de Roland avaient secoué la nuit d’Adamsberg. Entre deux tressaillements, il avait rêvé que l’un des deux bouquetins — mais lequel, le roux, le brun ? — s’était cassé la gueule du haut de la montagne. Le commissaire s’était réveillé endolori et nauséeux. Un colloque informel, ou plutôt une sorte de session funèbre, s’était ouvert spontanément à la Brigade dès le matin. Les agents étaient courbés sur leurs chaises, repliés sur leur anxiété.

— Aucun de nous ne l’a formulé, dit Adamsberg, mais chacun de nous le sait. Retancourt n’est ni perdue, ni hospitalisée, ni amnésique. Elle est aux mains de la folle. Elle est sortie de chez Romain en sachant quelque chose que nous ne savions pas : que le vif des pucelles était les cheveux des vierges, et que la meurtrière avait ouvert les tombes pour couper sur les cadavres cette matière qui avait résisté à la décomposition. Sur la partie dextre des crânes, plus positive que la partie gauche. Ensuite, on ne l’a plus vue. On peut donc supposer qu’en quittant Romain, elle avait compris quelque chose qui l’a menée droit chez la tueuse. Ou qui a assez inquiété l’ange de la mort pour qu’elle décide de faire disparaître Retancourt.

Adamsberg avait choisi le mot « disparaître », plus évasif et optimiste que celui de « tuer ». Mais il ne se faisait aucune illusion sur les intentions de l’infirmière.

— Avec ce vif, résuma Mordent, et rien qu’avec cela, Retancourt a compris quelque chose que nous n’avons toujours pas compris.