L’ange eut une mine coupable.
« Mais il y avait un emplacement prévu pour », fit-il remarquer, désemparé. « Deux petits crochets.
— En bas de la colline, disiez-vous ? intervint Rampa en donnant un coup de coude à l’ange.
— Je crois que je me suis cogné la tête, fit la jeune fille.
— Nous vous prendrions bien dans la voiture, se hâta de dire Rampa, mais il n’y a pas de place pour le vélo.
— Sauf sur la galerie, signala Aziraphale.
— La Bentley n’a pas dec Oh. Euhc »
L’ange entassa pêle-mêle le contenu épars du panier sur la banquette arrière et aida la jeune fille sonnée à les suivre.
« On ne laisse pas les gens sur le bas-côté, annonça-t-il à Rampa.
— Un “on” de ton genre, peut-être. Mais un ”on” du mien, certainement. Nous avons autre choseà faire, tu te souviens. » Rampa jetait des yeux furibonds sur la galerie flambant neuve. Elle était dotée de courroies gainées de tissu écossais.
Le vélo s’enleva dans les airs et s’anima solidement. Puis Rampa grimpa dans la voiture.
« Où habitez-vous, mon enfant ? s’enquit Aziraphale avec onction.
— Je n’avais pas de phares sur mon vélo, non plus. Enfin, si, mais c’étaient des phares qu’on alimentait avec deux piles, et comme elles ont pourri, je les ai retirées », continuait Anathème. Elle lança un regard noir à Rampa. « J’ai un couteau à pain, vous savez. Quelque partc »
Aziraphale parut choqué par ses sous-entendus.
« Ma petite dame, je vous garantisc »
Rampa alluma les phares. Il n’en avait pas besoin pour voir la nuit, mais ils rassuraient un peu les autres humains sur la route. Puis il passa la première et descendit la côte à petit train. La route émergea du couvert des arbres et, au bout de quelques centaines de mètres, elle atteignit les premières maisons d’un village de taille moyenne.
Il paraissait familier. Onze ans avaient passé, mais l’endroit lui rappelait quelque chose.
« Il y a un hôpital dans le coin ? demanda-t-il. Dirigé par des bonnes sœurs ? »
Anathème fit un mouvement d’épaules. « Je ne pense pas. Le seul bâtiment important, c’est Tadfield Manor. Je ne sais pas ce qu’on y fabrique.
— Des plans divins, marmonna Rampa pour lui-même.
— Ni de vitesses, poursuivit Anathème. Mon vélo n’avait pas de changement de vitesse. J’en suis sûre, mon vélo n’avait pas de changement de vitesse. »
Rampa se rapprocha de l’ange.
« Ô Seigneur, guéris ce vélo, chuchota-t-il, sarcastique.
— Je suis désolé, je me suis laissé entraîner, siffla Aziraphale.
— Des courroies en tissu écossais ?
— C'est chic, l’écossais. »
Rampa gronda. Les rares fois où l’esprit de l’ange parvenait à se focaliser sur le XX e siècle, il s’arrêtait immanquablement en 1950.
« Vous pouvez me déposer ici, lança Anathème du siège arrière.
— Mais avec plaisir », sourit l’ange. Dès que la voiture se fut arrêtée, il ouvrit la portière et se cassa en deux comme un fidèle serviteur qui accueille not ’bon maît’, de retour sur la plantation familiale.
Anathème rassembla ses affaires et descendit avec toute la hauteur possible.
Elle aurait juré qu’aucun des deux hommes n’avait fait le tour de la voiture, et pourtant le vélo, débarrassé des courroies, était appuyé contre le portail.
Il y avait vraiment quelque chose de bizarre, décida-t-elle.
Aziraphale s’inclina à nouveau. « Ravis d’avoir pu vous porter secours, dit-il.
— Merci, répondit Anathème d’une voix glaciale.
— On peut continuer ? intervint Rampa. Bonne nuit, mademoiselle. Allez, mon ange, monte. »
Ah. Voilà qui expliquait bien des choses. Elle n’avait rien eu à craindre, finalement.
Elle regarda disparaître la voiture en direction du centre du village et poussa son vélo le long de l’allée jusqu’au cottage. Elle n’avait pas pris la peine de fermer à clé. Elle était certaine qu’Agnès l’aurait prévenue s’il y avait eu un risque de cambriolage : elle était très forte pour ce genre de détails personnels.
Anathème avait loué le cottage en meublé, ce qui veut dire que le mobilier était du genre qu’on trouve en pareilles circonstances : la section locale des Compagnons d’Emmaüs l’avait probablement abandonné devant leur porte à l’intention des éboueurs. Aucune importance. Elle ne s’attarderait pas très longtemps ici.
Si Agnès ne faisait pas erreur, elle ne resterait nulle part très longtemps. Comme tout le monde, d’ailleurs.
Elle étala ses cartes et ses affaires sur l’antique table, sous l’unique ampoule de la cuisine.
Qu’avait-elle appris ? Pas grand-chose, elle devait le reconnaître. IL se trouvait probablement au nord du village, mais ça, elle s’en doutait déjà. Si l’on s’approchait trop, le signal vous submergeait ; si on était trop loin, les relevés perdaient toute précision.
C’était crispant. La réponse devait se trouver quelque part dans le Livre. L’ennui, c’est que pour comprendre les Prophéties, il fallait avoir la mentalité d’une sorcière du XVII esiècle à demi folle et remarquablement intelligente, et une tournure d’esprit proche d’un dictionnaire de mots croisés. D'autres membres de la famille avaient supposé qu’Agnès avait compliqué les choses pour les dissimuler à la curiosité des étrangers ; Anathème, qui se soupçonnait de pouvoir parfois penser comme Agnès, supputait pour sa part qu’en fait Agnès était une vieille garce avec un sens de l’humour pervers.
Elle n’avait même pasc
Le Livre n’était plus là.
Anathème contempla avec horreur ses affaires étalées sur la table. Les cartes, le thauodalite divinatoire improvisé. La bouteille thermos qu’elle avait emplie de Viandox chaud. La lampe torche. Le rectangle d’air pur à l’endroit où aurait dû se trouver le Livre.
Elle l’avait perdu.
Mais c’était idiot ! S’il y avait un point sur lequel Agnès était toujours très précise, c’était le sort du Livre.
Elle s’empara de sa torche et quitta le cottage à toutes jambes.
« Une sensationc oh, l’inverse de ce que tu ressens quand tu dis : J’en ai la chair de poule, expliqua Aziraphale. Voilà ce que j’éprouve.
— Je ne dirais jamais un truc pareil, protesta Rampa. Je suis tout à fait partisan de la chair de poule.
— La sensation d’être chéri, risqua Aziraphale à court de mots.
— Eh non ! Je ne capte rien du tout, fit Rampa avec une feinte bonhomie. Tu es trop sensible.
— C’est mon boulot ! Les anges trop sensibles, ça n’existe pas.
— Je parie que les gens du coin aiment vivre ici. C’est ça que tu perçois.
— Je n’ai jamais rien senti de tel, à Londres.
— Eh bien, voilà ; ça prouve ce que je dis. Et on est au bon endroit. Je me souviens de ces lions de pierre sur les colonnes du portail. »
Les phares de la Bentley éclairèrent les massifs de rhododendrons géants qui bordaient l’allée. Les pneus crissèrent sur le gravier.
« Il est un peu tôt le matin pour aller rendre visite à des bonnes sœurs, fit remarquer Aziraphale.
— Balivernes. Les bonnes sœurs galopent à toute heure du jour et de la nuit. Il doit être l’heure de Compiles, si je ne confonds pas avec une marque de produits amaigrissants.
— Oh, c’est de très bon goût, bravo. Je ne crois pas que ce genre de réflexion soit bien nécessaire.
— Ne sois pas sur la défensive. Je te l’ai dit : elles sont de notre bord. Des nonnes noires, des mauvaises sœurs, quoi. On avait besoin d’un hôpital proche de la base aérienne, tu vois.
— Là, je ne te suis plus.
— Tu ne crois quand même pas que les épouses de diplomates américains accouchent couramment dans de petits hôpitaux religieux en plein milieu de nulle part ? Il fallait que tout ait l’air de se produire naturellement. Il y a une base aérienne à Lower Tadfield. Elle s’y est rendue pour l’inauguration, les choses ont commencé à se mettre en train, l’hôpital de la base n’était pas encore opérationnel et notre agent en place a dit : “Il y a un établissement juste au coin de la rue”, et paf ! on était prêts. Belle organisation, non ?