— Ha ! ricana Fernando. Pourquoi tu prétendrais pas que la maison du p’tit Diego, avec sa vue imprenable sur la plage naturiste privée des capitalistes décadents, a elle aussi une grande importance stratégique, tant que tu y es ? »
Le pianiste rougit brutalement. « Notre parti l’avoir annexée ce matin », reconnut-il.
Il y eut un instant de flottement.
Dans ce silence, on entendit un crissement de soie. La Rouquine avait décroisé les jambes.
La pomme d’Adam du pianiste tressauta. « Hé, avoir grande stratégique importance, réussit-il à articuler en tentant d’ignorer la femme perchée sur son tabouret. Je veux dire, si quelqu’un il peut faire venir sous-marin là-bas, pouvoir tout voir de là-bas. »
Silence.
« En tout cas, avoir sacrement plus stratégique importance qu’hôtel », conclut-il.
Pedro toussota de manière inquiétante. « La première personne qui dit quoi que ce soit– n’importe quoi – est morte. » Il sourit. Leva le canon de son arme. « Bien. Maintenant, tout le monde contre le mur du fond. »
Personne ne bougea. On ne l’écoutait plus. L’assistance prêtait l’oreille à un murmure bas et confus qui sortait du couloir derrière lui, un léger marmonnement monocorde.
Dans l’entrée, les hommes de l’escorte étaient bousculés. Ils semblaient faire de leur mieux pour tenir leur place, mais le murmure, qui évoluait pour devenir des phrases distinctes, semblait les écarter inexorablement de son passage. « Ne faites pas attention à moi, messieurs, quelle nuit, pas vrai ? C’est la troisième fois que je fais le tour de l’île, j’ai failli ne jamais trouver, apparemment on n’aime pas trop les panneaux indicateurs dans le coin, hein ? Enfin, bon, j’ai quand même fini par arriver, j’ai dû m’arrêter quatre fois pour demander mon chemin, je me suis renseigné à la poste, finalement ; ils savent toujours tout, à la poste, mais ils ont quand même dû me faire un plan, où est-ce que je l’ai fichu ?c »
Se glissant en toute sérénité entre les hommes armés, telle une lance dans un étang à truites, apparut un petit bonhomme à lunettes, en uniforme bleu, qui portait un long paquet mince, emballé de papier kraft et de ficelle.. Comme seule concession au climat, il avait adopté des sandales ouvertes en plastique marron, bien que les chaussettes en laine verte qu’il portait dessous montrassent assez sa profonde défiance naturelle envers les climats étrangers.
Il était coiffé d’une casquette marquée International Expressau-dessus de la visière, en grosses lettres blanches.
Il ne portait pas d’arme, mais personne ne le toucha. Personne ne pointa son arme sur lui. Tout le monde le regardait bouche bée.
Le petit homme jeta un coup d’œil autour de la salle, en étudiant les visages, puis il reporta son regard sur son carnet à souches; ensuite, il se dirigea droit vers la Rouquine, toujours perchée sur son tabouret de bar. « Un paquet pour vous, Miss. »
La Rouquine l’accepta et commença à défaire la ficelle.
L’employé de l' International Expresstoussota discrètement et présenta à la journaliste un carnet à souches usagé et un stylo bille en plastique jaune, attaché au carnet par une cordelette. «Il faut signer, Miss. Là. Vous écrivez votre nom en toutes lettres ici, et vous signez là.
— Mais bien sûr. » La Rouquine traça sur le reçu un paraphe indéchiffrable, puis elle écrivit son nom en toutes lettres. Ce n'était pas Carminé Zuigiber, mais un mot beaucoup plus court.
L’homme la remercia poliment et sortit, en marmonnant : « Très beau pays, messieurs, j’ai toujours eu envie de venir y passer les vacances, désolé de vous avoir dérangés, si vous voulez bien m’excuser, monsieurc » et il sortit de leurs vies avec autant de sérénité qu’il y était entré.
La Rouquine finit d’ouvrir son paquet. Les gens commencèrent à faire le cercle pour mieux voir. À l’intérieur, il y avait une grande épée.
Elle l’examina. C’était une épée toute simple, longue et acérée ; elle semblait à la fois ancienne et inutilisée ; et elle n’avait rien d’un ornement ni d’un objet destiné à impressionner les gens. Ce n’était pas une épée magique, une arme puissante aux pouvoirs mystiques. À l’évidence, on avait conçu cette arme pour trancher, couper, tailler en pièces et, de préférence, tuer ou, à défaut, mutiler de façon irréparable un très grand nombre de gens. D'elle émanait une aura indéfinissable de haine et de menace.
La Rouquine saisit la garde dans sa main droite impeccablement manucurée et la brandit devant ses yeux. La lame brilla.
« Ça y est !!! dit-elle en descendant de son tabouret. En - fin ! »
Elle termina son verre, posa son épée sur l’épaule et regarda autour d’elle les factions médusées qui, désormais, la cernaient complètement. « Désolée de devoir vous quitter, les p’tits gars, dit-elle. J’aurais été ravie de rester pour mieux vous connaître. »
Tous les hommes présents comprirent soudain qu’ils n’avaient aucune envie de mieux la connaître. Elle était belle, mais belle comme un incendie de forêt : d'une beauté qu’il vaut mieux admirer de loin, pas de trop près.
Elle tenait son épée et son sourire coupait comme une lame.
Il y avait pas mal de fusils dans la pièce. Lentement, en tremblant, les canons se braquèrent sur sa poitrine, sur son dos, sur sa tête.
Ils l’encerclaient complètement.
« Ne bougez pas ! » croassa Pedro.
Tout le monde opina.
La Rouquine haussa les épaules. Elle commença à avancer.
Tous les doigts se crispèrent sur les détentes, de façon presque indépendante. Le plomb et l’odeur de la cordite emplirent l’atmosphère. Le verre à cocktail de la Rouquine se brisa entre ses doigts. Les miroirs survivants de la salle explosèrent en éclats meurtriers. Une portion du plafond s’effondra.
Et tout fut fini.
Carminé Zuigiber se retourna et regarda les cadavres qui l’entouraient comme si elle n’avait aucune idée de leur origine.
Elle lécha une éclaboussure de sang – le sang de quelqu’un d’autre – sur le dos de sa main avec une langue de chat, très rouge. Puis elle sourit.
Et elle sortit du bar, ses talons sonnant sur le carrelage comme des marteaux dans le lointain.
Le couple de vacanciers émergea de sous la table et contempla le carnage.
« On serait allés à Torremolinos, comme d’habitude, ça ne serait pas arrivé, gémit la femme.
— Ce sont des étrangers, soupira son époux. Ce ne sont pas des gens comme nous, Patricia.
— En tout cas, c’est décidé. L’an prochain, on va à Brighton », conclut M rs Threlfall, qui n’avait pas pris conscience de l’importance de ce qui venait de se passer.
Cela signifiait qu’il n’y aurait pas d’an prochain.
Les chances pour qu’il y ait une semaine prochaine venaient d’ailleurs de se réduire sérieusement.
Jeudi
Il y avait quelqu’un de nouveau au village.
Les nouveaux étaient toujours source d’intérêt et de spéculations pour les Eux 19 , mais cette fois-ci, les informations qu’apportait Pepper étaient impressionnantes.
« Elle s’est installée au cottage des Jasmins et c’est une sorcière, dit-elle. Je le sais, parce que M rs Henderson, qui s’occupe du ménage, elle a dit à ma mère qu’elle était abonnée à un journal de sorcières. Elle reçoit plein d’autres journaux, mais il y en a un qui est spécial pour les sorcières.
— Mon père dit que les sorcières n’existent pas », déclara Wensleydale, qui avait les cheveux blonds et ondulés et qui considérait la vie d’un air sérieux, derrière d’épaisses lunettes à monture noire. On racontait qu’il avait jadis été baptisé Jeremy, mais personne n’utilisait ce prénom, pas même ses parents, qui l’appelaient Junior dans l’espoir subconscient qu’il comprendrait l’allusion ; Wensleydale donnait l’impression d’être né avec quarante-sept ans d’âge mental.
« Je vois pas pourquoi », fit Brian, dont le gros visage jovial portait une couche de crasse apparemment inaltérable. « Je vois pas pourquoi les sorcières auraient pas un journal à elles. Avec des articles sur les dernières nouveautés en matière de sorts et tout ça. Mon papa reçoit le Courrier du Pêcheur et je parie qu’y a davantage de sorcières que de pêcheurs.