De plus, il faut obtenir tout un tas de permissions avant de pouvoir dévisser le couvercle d’un réacteur nucléaire en activité, et jeter un coup d’œil à l’intérieur.
Ils les obtinrent. Ils dévissèrent. Ils jetèrent un coup d’œil.
Horace Gander déclara : « Il doit y avoir une explication rationnelle. Cinq cents tonnes d’uranium ne disparaissent pas comme ça. »
Le compteur Geiger dans sa main aurait dû hurler à plein volume. En fait, il laissait de temps en temps échapper un craquement sans conviction.
À l’emplacement théorique du réacteur s’étendait un espace vide. On aurait pu s’y livrer à un beau tournoi de squash.
Tout au fond, au centre du sol froid et crûment éclairé, reposait un bonbon au citron.
Au-dehors, dans la caverne de la salle des turbines, les machines continuaient à rugir.
Et à deux cents kilomètres de là, Adam Young se retourna dans son sommeil.
Vendredi
Raven Sable, mince, barbu et tout de noir vêtu, était assis à l’arrière de sa limousine noire profilée, en ligne sur son mince téléphone noir avec sa base de la côte Ouest.
« Comment ça se présente ? demandait-il.
– Très bien, boss, lui répondit son chef des ventes. Demain, je déjeune avec les acheteurs de toutes les grandes chaînes de supermarchés du pays. Pas de problème. On trouvera MENUS ™dans tous les magasins d’ici un mois.
— Bon travail, Nick.
— Pas de problème, pas de problème. C’est parce qu’on sait que vous êtes derrière nous, Rave. Vous êtes un chef super, mon vieux. Ça me motive à tous les coups.
— Merci », répondit Sable, puis il coupa la communication.
Il était particulièrement fier de MENUS™.
La compagnie NEWtrition avait commencé petit, onze ans plus tôt. Une petite équipé de diététiciens, une énorme équipe de marketing et de spécialistes des relations publiques, et un logo accrocheur.
Deux ans d’investissement et de recherche chez NEWtrition avaient abouti à PLATS™. PLATS™ contenait des molécules de protéines, filées, tressées, tissées, encapsulées et codées, méticuleusement conçues pour être ignorées des enzymes digestives les plus gloutonnes ; des édulcorants sans calories ; des huiles minérales substituées aux huiles végétales ; des matériaux fibreux, des colorants et des agents de sapidité. Le résultat final était un nutriment presque semblable à tous les autres, à deux détails près. D'abord le prix, légèrement plus élevé, et ensuite le quotient nutritif, à peu près comparable à celui d’un baladeur Sony. Vous pouviez en manger autant que vous vouliez, vous finissiez toujours par perdre du poids 23 .
Les gens gros en achetaient. Les gens minces qui ne voulaient pas avoir de problèmes de poids en achetaient. PLATS ™était l’aliment de régime parfait – soigneusement tissé, filé, structuré et broyé pour prendre n’importe quelle apparence, des pommes de terre à la venaison, bien que le poulet enregistrât les meilleures ventes.
Sable, carré au fond de son fauteuil, avait regardé l’argent couler à flots. Il vit PLATS ™occuper petit à petit la niche écologique jusque-là dévolue aux anciens aliments, ceux qui n’étaient pas des marques déposées.
À PLATS™, il fit succéder VITCROCK™, des petites cochonneries vraiment fabriquées à partir de cochonneries – des ordures ménagères, en fait.
MENUS™ était la dernière idée géniale de Sable.
MENUS™, c’était PLATS™, additionné de sucre et de corps gras. En théorie, si on mangeait suffisamment de MENUS™, 1) on devenait obèse et 2) on mourait de malnutrition.
Ce paradoxe ravissait Sable.
On procédait actuellement à des ventes tests de MENUS™ dans toute l’Amérique. MENUS Pizza, MENUS Poisson, MENUS Chinois, MENUS macrobiotiques au riz. Et même des MENUS Hamburgers.
La limousine de Sable était garée sur le parking d’un Burger Lord de Des Moines, dans l’Iowa – une chaîne de fast-foods qui appartenait totalement à son organisation. Depuis six mois, ses restaurants étaient mis à contribution pour tester les MENUS™ hamburgers. Il voulait voir quel genre de résultats on obtenait.
Il se pencha en avant, cogna à la vitre qui le séparait du chauffeur. Ce dernier pressa un bouton et la glace descendit.
« Monsieur ?
— Je vais aller inspecter notre opération, Marlon. Ça prendra dix minutes. Ensuite, nous retournons à L.A.
— Monsieur. »
Sable entra d’un pas léger dans le Burger Lord. Il ressemblait à tous les Burger Lord d’Amérique 24 . Le clown McLordy dansait dans le Coin des Enfants. Le personnel arborait des sourires étincelants qui ne montaient jamais jusqu’à leurs yeux. Et derrière le comptoir, un homme replet d’un certain âge jetait les pâtés de viande hachée sur la plaque chauffante. Il sifflotait, travaillant avec un plaisir visible.
Sable se rendit au comptoir.
« Bonjour-je-m’appelle-Marie, fit la jeune fille derrière le comptoir. Que-puis-je-pour-votre-service ?
— Un double Maousse Tonnerre avec une grosse portion de frites, sans moutarde.
— Quelque-chose-à-boire ?
— Un milk-shake chocolat/banane extra-dru à la crème fouettée. »
Elle pressa les petits pictogrammes qui ornaient sa caisse. (L’alphabétisation n’était plus une condition obligatoire pour travailler dans ces restaurants, contrairement au sourire.) Puis elle se retourna vers l’homme replet, derrière le comptoir.
« Un DMT, GPF, sans moutarde. Choco-shake.
— Hahaaahummm », chantonna le cuistot. Il répartit la nourriture dans de petits récipients de papier, ne s’interrompant que pour repousser en arrière la banane grisonnante qui lui tombait sur les yeux.
« Ah que, voilà », fit-il.
Elle prit le tout sans regarder le cuisinier. Ce dernier regagna gaiement sa plaque chauffante, en fredonnant. « Looove me tender, loooove me long, neeever let me goc »
Le chantonnement de l’homme, constata Sable, ne se mariait pas du tout à la musique d’ambiance du Burger Lord, un générique de pub monté en boucle, à la sonorité aigrelette. Sable se dit qu’il faudrait songer à le mettre à la porte.
Bonjour-je-m’appelle-Marie donna son MENUS ™à Sable et lui dit de passer une bonne journée.
Il trouva une petite table libre en plastique, s’assit sur le siège en plastique et examina sa nourriture.
Un petit pain synthétique. De la viande synthétique. Des frites qui n’avaient jamais connu de pommes de terre. Des sauces qui ignoraient toute composante nutritive. Et même (Sable en fut particulièrement satisfait) une tranche de cornichon synthétique. Il ne prit pas la peine d’examiner le milk-shake. Il n’avait aucune valeur nutritionnelle mais, après tout, ceux que vendaient ses concurrents n’en avaient pas davantage.
Tout autour de lui, les gens mangeaient leur non-repas et, à défaut de marques de satisfaction, ils ne manifestaient pas de dégoût plus évident que dans n’importe quel fast-food de la planète.
Il se leva, porta son plateau vers le réceptacle marqué MERCI DE PRENDRE SOIN DE VOS DÉTRITUSet jeta le tout. Si vous lui aviez fait la remarque que des enfants meurent de faim en Afrique, il se serait senti flatté que vous vous en soyez aperçu.
On le tira par la manche. « À l’intention d’un M r Sablec » annonça un petit homme à lunettes, coiffé d'une casquette de l' International Express ,qui tenait un colis emballé de papier kraft.
Sable opina.
« Je me disais bienc J’ai regardé tout autour, je me suis dit : un grand monsieur avec une barbe, un costume chic, y en a pas des dizaines ici. Un colis pour vous, m’sieur. »
Sable signa le récépissé de son vrai nom – un seul mot, six lettres. Qui rime avec examine .
« Je vous remercie bien, m’sieur », fit le livreur. Il observa un silence. « Dites, reprit-il. Ce type, là, derrière le comptoir. Il ne vous rappelle pas quelqu’un ?