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— Non », répondit Sable. Il donna un pourboire à l’homme – cinq dollars – et ouvrit le colis.

À l’intérieur se trouvait une petite balance de bronze.

Sable sourit. C’était un mince sourire, et il disparut presque aussitôt.

« Enfin », fit-il. Il fourra la balance dans sa poche, sans se soucier d’abîmer la ligne élégante de son costume noir, et il revint à la limousine.

« Retour au bureau ? s’enquit le chauffeur.

— L’aéroport, répondit Sable. Et téléphonez pour prévenir. Je veux un billet pour l’Angleterre.

— Bien, monsieur, un aller-retour pour l’Angleterre. »

Sable triturait la balance au fond de sa poche.

« Disons plutôt un aller simple. Je me débrouillerai pour rentrer. Oh, et appelez le bureau pour moi. Annulez tous mes rendez-vous.

— Pour combien de temps, monsieur ?

— Pour le futur prévisible. »

Et dans le Burger Lord, derrière le comptoir, l’homme ventru à la longue banane fit glisser une demi-douzaine de hamburgers sur le gril. C’était l’homme le plus heureux du monde, et il chantonnait, tout doucement.

« ... y’ain ‘t never caught a rabbit and v’ain’t no friend of minec »

Les Eux écoutaient avec intérêt. Il tombait une petite pluie fine, à peine tenue en respect par les vieilles tôles et les bouts de lino râpé qui servaient de toit à leur repaire dans la carrière, et ils comptaient toujours sur Adam pour trouver une activité chaque fois qu’il pleuvait. Ils ne furent pas déçus. Les yeux d’Adam luisaient de la joie de savoir.

Il ne s’était pas endormi avant trois heures du matin, enfoui sous une pile de Nouvel Aquarien.

« Et pis y avait un type, il s’appelait Charles Fort, expliquait-il. Il faisait tomber des pluies de poissons, de grenouilles et des tas de trucs comme ça.

— Hmmm. Ben voyons, intervint Pepper. Des grenouilles vivantes ?

— Oh oui », assura Adam qui, s’échauffant sur son sujet, atteignait sa vitesse de croisière. « Ça sautait partout, ça coassait et tout. Et à la fin les gens lui ont donné de l’argent pour qu’il parte et, etc » Il se creusa la tête pour trouver de quoi satisfaire son public ; pour Adam, ça avait représenté beaucoup de lecture d’un seul coup. « Et il s’est embarqué sur la Marie-Célesteet il a fondé le Triangle des Bermudes. C’est aux Bermudes, ajouta-t-il pour situer.

— Eh bien, ça, ce n’est pas possible », contra Wensleydale, implacable, « parce que j’ai lu des trucs sur la Marie-Célesteet il n’y avait personne à bord. C’est pour ça qu’elle est célèbre. On l’a retrouvée à la dérive sans personne à bord.

— J’ai jamais dit qu’il était à bord quand on l’a retrouvée, riposta Adam. Bien sûr, qu’il était pas là. Parce que les OVNIs avaient atterri pour l’emporter. Je croyais que tout le monde savait ça. »

Les Eux se détendirent un peu. Avec les OVNIs, ils se trouvaient en terrain plus familier. Toutefois, les OVNIs New Age les laissaient sceptiques ; ils avaient poliment écouté Adam en discuter, mais les OVNIs modernes manquaient un peu de punch, quelque part.

« Eh ben moi, si j’étais une extratresse », déclara Pepper en exprimant l’opinion générale, « j’irais pas raconter à tout le monde des histoires d’harmonie mystique cosmique. Je dirais » et sa voix se fit rauque et nasillarde, comme quelqu’un que muselle un diabolique masque noir : « “Chechi est un canon lajer, alors obéisshez aux ordres, chien de rebelle.” »

Tout le monde l’approuva. Un de leurs jeux préférés dans la carrière s’inspirait d’une série de films très populaires, avec des lasers, des robots et une princesse dont la coiffure ressemblait à un casque stéréo™. (On avait tacitement décidé que si quelqu’un devait jouer le rôle de la princesse, il était hors de question que ce soit Pepper.) Mais le jeu s’achevait généralement par une bagarre pour déterminer qui porterait le seau à charbon™ et ferait exploser les planètes. Adam était le plus doué dans ce rôle – quand il était le méchant, on l’aurait vraiment cru capable de faire sauter le monde. De toute façon, les Eux penchaient en faveur des exploseurs de planètes, pourvu qu’ils puissent égalementsauver les princesses.

« J’suppose qu’ils faisaient ça, dans le temps, fit Adam. Mais ils ont changé. Ils sont tous entourés d’une espèce de lumière bleue brillante et ils voyagent pour faire le bien. Des espèces de policiers galactiques. Ils vont partout dire à tout le monde de vivre dans la paix et l’harmonie et tout ça. »

Il y eut un instant de silence pendant qu’ils méditaient sur ce scandaleux gaspillage d’OVNIs.

« Ce que je comprends pas, intervint Brian, c’est pourquoi on appelle ça des OVNIs, alors qu’on sait que c’est des soucoupes volantes. Je veux dire, c’est des Objets Volants Identifiés, maintenant.

— C’est parce que le gouvernement veut étouffer l’affaire, répondit Adam. Y a des millions de soucoupes volantes qui atterrissent tout le temps et le gouvernement veut tout étouffer.

— Pourquoi ? » s’étonna Wensleydale.

Adam hésita. Ses lectures n’avaient pas fourni de réponse simple à cette question ; le Nouvel Aquarien tenait simplement comme un des fondements de sa foi — celle de la revue autant que de ses lecteurs – le fait que le gouvernement étouffait tout.

« Parce que c’est le gouvernement, répondit simplement Adam. Ils font comme ça, les gouvernements. Y a un grand immeuble à Londres, il est plein de livres avec toutes les choses qu’ils ont étouffées. Quand le Premier ministre arrive pour travailler, le matin, la première chose qu’il fait, il lit une énorme liste de tout ce qui s’est passé pendant la nuit, et il met un gros tampon rouge dessus.

— Eh ben, moi, je crois plutôt qu’il commence par prendre une tasse de thé et ensuite, il lit le journal », fit Wensleydale qui, en une occasion mémorable pendant ses vacances, avait visité à l’improviste le bureau de son père, où il avait conçu certaines certitudes. « Et il discute de ce qui est passé la veille à la télé.

— Ouais, bon, d’accord, mais après ça, eh bien, il prend son grand livre et le gros tampon.

— Où y a marqué “à étouffer”, ajouta Pepper.

— Où y a marqué “Top Secret” », riposta Adam, irrité par cette tentative de créativité bipartisane. « C’est comme les centrales nucléaires. Elles sautent tout le temps, mais personne le sait jamais parce que le gouvernement étouffe toujours tout.

— Elles ne sautent pas tout le temps, s’indigna Wensleydale. Mon papa dit qu’elles sont drôlement sûres et que, grâce à elles, on n’est pas obligés de vivre dans une serre. Et puis, il y a une grande image de centrale dans ma BD 25 et personne ne dit nulle part qu’elles sautent tout le temps.

— Ouais, fit Brian, ben, tu me l’as prêtée après, ta BD, et je sais quel genre d’image c’était. »

Wensleydale hésita, puis déclara, la voix chargée d’une patience qui arrivait à bout : « Brian, ce n’est pas parce qu’il y avait marqué Vue éclatéec »

La conversation déboucha sur la courte bagarre traditionnelle.

« Bon, se fâcha Adam, si vous voulez pas que je vous parle de l’Air du Cerceau, vous le dites ! »

La bataille s’apaisa. Les pugilats n’étaient jamais bien sérieux dans la confrérie des Eux.

« Bien. » Adam se gratta l’occiput. « Voilà ! Avec tout ça, j’ai oublié où j’en étais resté.

— Les soucoupes volantes, fit Brian.

— Oui. C’est ça. Bon, eh ben, si vous en voyez un, d’OVNI volant, les types du gouvernement, ils viennent vous engueuler », reprit Adam, en retrouvant son élan.

« Dans une grosse voiture noire. Ça arrive tout le temps, en Amérique. »

Les Eux opinèrent d’un air entendu. Sur ce point au moins, le doute n’était pas de mise. Pour eux, l’Amérique était l’endroit où vont les Justes après leur mort. Ils étaient prêts à croire que tout pouvait arriver, là-bas.