Un nommé Un Porte-Parole était à deux doigts de l’hystérie.
« c danger pour les employés ou le public, disait-il.
— Et quelle quantité exacte de matériau s’est échappée ? » s’enquit l’interviewer.
Il y eut un silence. « Nous préférerions ne pas employer le terme échappée, dit le porte-parole. Pas échappée. Temporairement égarée.
— Vous voulez dire qu'elle est toujours sur place ?
— Nous ne voyons vraiment pas comment on aurait pu la soustraire d’ici.
— Vous avez bien dû envisager une intervention terroriste ? »
Il y eut un nouveau silence. Puis le porte-parole déclara, sur le ton calme de quelqu’un qui a supporté tout ce qu’il était capable de supporter et qui va démissionner tout de suite après, pour aller élever des poulets quelque part : « Oui, il le faut bien, je suppose. Il nous suffît de trouver des terroristes capables de retirer de son logement tout un réacteur nucléaire en service sans que personne ne s’aperçoive de rien. Il pèse un millier de tonnes et mesure une douzaine de mètres de hauteur. Ce sont donc des terroristes trèsmusclés. Vous avez peut-être envie de leur passer un coup de fil, monsieur, pour leur poser des questions sur ce même ton pincé et comminatoire ?
— Mais vous avez dit que la centrale continuait à produire de l’électricité, s’étrangla l’interviewer.
— C'est bien le cas.
— Mais comment est-ce possible, s’il n’y a plus de réacteur ? »
Même à la radio, on distinguait clairement le sourire dément du porte-parole. On voyait d’ici son stylo, en suspens au-dessus de la rubrique Fermes à vendredu Monde de la Volaille. « Nous n’en savons rien, répondit-il. Nous comptions sur vous pour nous l’expliquer, puisque vous êtes si malins, à la BBC. »
Anathème baissa les yeux vers sa carte.
Ce qu’elle venait de dessiner ressemblait à une galaxie, ou aux pétroglyphes qu’on trouve sur les monolithes Celtiques les plus huppés.
Les leys se déplaçaient. Ils dessinaient une spirale.
EUe était centrée – en gros, en tenant compte d’une certaine marge d’erreur, mais centrée, néanmoins – sur Lower Tadfield.
À plusieurs milliers de kilomètres de là, quasiment à l’instant où Anathème contemplait ses spirales, le vaisseau de plaisance Morbilliétait échoué par trois cents brasses d’eau.
Pour le capitaine Vincent, ce n’était qu’un problème parmi d’autres. Par exemple, il savait qu’il devait contacter ses propriétaires, mais d’un jour à l’autre – et parfois d’une heure à l’autre, dans notre monde informatisé – il ne savait jamais quien était le propriétaire.
Les ordinateurs, voilà ce qui engendrait ce bazar. Les titres de propriété du vaisseau étaient informatisés; le bâtiment pouvait adopter en quelques microsecondes le pavillon de complaisance le plus avantageux pour le présent. La navigation aussi avait été informatisée, et sa position était constamment tenue à jour par satellite. Avec patience, le capitaine Vincent avait expliqué aux propriétaires, quels qu’ils soient, qu’ils feraient un meilleur investissement en achetant plusieurs centaines de mètres carrés de plaques d’acier et une barrique de rivets. On l’avait informé que ses recommandations n’étaient pas en accord avec les prévisions en vigueur sur le flux des coûts et des bénéfices.
Le capitaine Vincent soupçonnait qu’en dépit de toute son électronique le vaisseau avait davantage de valeur coulé qu’en surface, et qu’il deviendrait probablement l’épave la plus précisément repérée de toute l’histoire de la marine.
Par voie de conséquence, cela signifiait qu’il avait lui-même plus de valeur mort que vif.
Il s’assit tranquillement à son bureau et compulsa les Codes maritimes internationaux, dont les six cents pages renferment des messages brefs mais circonstanciés, conçus pour faire connaître n’importe quelle situation nautique à travers le monde, avec un minimum d’imprécision et, par-dessus tout, de dépense.
Ce qu’il voulait exprimer, c’était ceci : « Faisions route SSO position 33‹N 47‹ 720. Le second, qu’on a engagé en Nouvelle-Guinée, vous vous en souviendrez peut-être, sans tenir compte de mon avis, et qui est probablement chasseur de têtes, indiqua par signes la présence d’une anomalie. Il semble qu’une vaste superficie de fonds marins ait fait l’objet d’une émersion au cours de la nuit. Ladite superficie présente un grand nombre de bâtiments où paraît prédominer la structure pyramidale. Nous sommes échoués dans la cour de l’un de ces bâtiments. Il y a des statues très laides. De courtois vieillards vêtus de longues toges et coiffés de casques de plongée sont montés à bord et se mêlent avec entrain aux passagers, qui croient que nous avons tout organisé. Demandons instructions. »
Son doigt descendit lentement le long de la page et s’arrêta. Ces bons vieux Codes internationaux. Ils avaient été conçus quatre-vingts ans plus tôt, mais les gens en ce temps-là avaient vraiment fait des efforts pour envisager tous les périls qu’on pouvait rencontrer sur la Grande Bleue.
Il prit son stylo et écrivit : « XXXV QWX. »
La traduction en était : « Avons découvert le continent perdu de l’Atlantide. Grand Prêtre vient de remporter tournoi de palets. »
« Et d’abord, ça, c’est pas vrai !
— Si, c’est vrai !
— Je te dis que non !
— Et moi, je te dis que si !
— Pas du tout. Bon, d’accord, et les volcans, alors ? » Wensleydale se rassit, le visage empreint d’une expression triomphale.
« Qu’est-ce qu’ils ont, les volcans ? demanda Adam.
— Toute la bave qui remonte du centre de la Terre, où c’est brûlant, répliqua Wensleydale. J’ai vu une émission à la télé. Y avait Haroun Tazieff, alors c’est forcément vrai. »
Les autres Eux se tournèrent vers Adam. Ils semblaient suivre un match de tennis.
Dans la carrière, la Théorie de la Terre Creuse avait du mal à passer. Ce concept singulier qui a sous-tendu la quête de penseurs aussi remarquables que Cyrus Read Teed, Bulwer-Lytton et Adolf Hitler, ployait dangereusement au vent brûlant de la logique enlunettée de Wensleydale.
« J’ai pas dit qu’elle était complètement creuse, dit Adam. Personne a dit qu’elle était complètement creuse. Y a probablement des kilomètres et des kilomètres de bave, et de pétrole et de charbon et de tunnels du Tibet et tout et tout. Mais après, elle est toute creuse. C’est ce que disent les gens. Et y a un trou au pôle Nord, pour l’aération.
— Je n’ai jamais vu ça sur un atlas, fit Wensleydale en reniflant avec mépris.
— Le gouvernement va pas les laisser imprimer ça sur les cartes, des fois que les gens iraient y voir, repartit Adam. Pour la bonne raison que les gens à l’intérieur veulent pas qu’on vienne tout le temps les regarder.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Des tunnels du Tibet ? intervint Pepper. T'as parlé de tunnels du Tibet.
— Ah ! Je vous avais pas dit ? »
Trois têtes se secouèrent en signe de dénégation.
« C’est un truc vachement bizarre. Vous connaissez, le Tibet ? »
Ils opinèrent d’un air dubitatif. Une série d’images s’était imposée à leur esprit : les yaks, le mont Everest, des gens appelés Petit Scarabée, des petits vieux assis sur des montagnes, d’autres qui apprenaient le kung-fu dans des temples anciens, et de la neige.
« Bon. Vous vous souvenez, tous les maîtres qui ont quitté l’Adantide quand elle a coulé ? »
Ils opinèrent à nouveau.
« Bon. Eh ben, y en a qui sont allés au Tibet et maintenant, ils sont les chefs du monde. On les appelle les Maîtres Secrets. Parce que ce sont d’anciens maîtres d’école, j’suppose. Et puis ils ont une ville souterraine drôlement vieille qui s’appelle Shamballa, et des tunnels qui vont partout dans le monde; comme ça, ils savent tout ce qui se passe et ils contrôlent tout. Y en a qui disent qu’ils vivent sous le désert des Gros Bis, ajouta-t-il avec hauteur, mais la plupart des autorités compétentes disent qu’en réalité, c’est au Tibet. Et puis, pour les tunnels, c’est mieux. »