Les tarifs des Inquisiteurs avaient été édictés par Oliver Cromwell et jamais révisés depuis. Les officiers touchaient une couronne, et le général, un souverain. Ce n’était qu’une somme symbolique, bien entendu, puisqu’on touchait neuf pence par sorcière démasquée et qu’on avait droit de priorité sur ses possessions.
Ces primes de neuf pence finissaient par vraiment compter dans une solde. Par conséquent, Shadwell avait parfois connu des périodes difficiles avant de se retrouver à émarger aux registres du Ciel et de l’Enfer.
Newt touchait un ancien shilling par an 28 .
En retour, il était tenu de conserver à tout moment sur sa personne « de l’amadou, des allumettes soufrées », quoique Shadwell lui ait signalé qu’un briquet Bic faisait parfaitement l’affaire. Shadwell avait salué l’invention du briquet à cigarette breveté dans le même état d’esprit que les soldats conventionnels avaient accueilli le fusil à répétition.
Pour Newt, c’était un peu comme s’il appartenait à une de ces organisations qui passent leur temps à reconstituer la guerre civile anglaise ou la guerre de Sécession américaine. Ça faisait une sortie le dimanche, et aidait à maintenir les grandes et belles traditions qui avaient conduit la civilisation occidentale au point où elle en était arrivée.
Une heure après avoir quitté le quartier général, Newt se gara sur une aire de repos et farfouilla dans la boîte posée sur le siège à côté de lui.
Ensuite, il baissa la vitre, en se servant d’une paire de tenailles, la poignée étant tombée depuis longtemps.
Il balança le paquet d’allume-feu par-dessus la haie. Un instant plus tard, les poucettes le suivirent.
Il hésita quant au reste des ustensiles, puis les remit dans la boîte. L’épingle était du matériel militaire de qualité, avec une belle tête en ébène, comme une épingle à chapeau de dame.
Il en connaissait l’usage. Il avait beaucoup lu. Shadwell lui avait chargé les bras d’une pile d’opuscules dès leur première rencontre, mais l’Armée avait également accumulé nombre de livres et de documents qui, de l’avis de Newt, rapporteraient une fortune si on les mettait jamais en vente.
On plantait l’épingle dans les suspects. S’ils avaient un point insensible sur leur corps, on les déclarait sorciers. Simple. Quelques Inquisiteurs malhonnêtes s’étaient servis d’aiguilles rétractiles, mais celle-ci était d’acier solide et loyal. Newt ne pourrait jamais plus regarder Shadwell en face s’il se débarrassait de l’épingle. En plus, ça portait probablement malheur.
Il redémarra et reprit la route.
Newton pilotait une Wasabi. Il l’appelait Jesse James, en espérant qu’on lui en demanderait un jour la raison.
Il faudrait être un historien très minutieux pour déterminer sans erreur le jour exact où les Japonais, jusque-là considérés comme des automates démoniaques qui copiaient tout ce que produisait l’Occident, devinrent d’habiles et astucieux ingénieurs capables de dépasser l’Occident de cent coudées. Mais la Wasabi avait justement été conçue en cette journée de transition, et elle combinait les défauts traditionnels de la plupart des automobiles occidentales avec une horde de catastrophes imaginatives dont l’absence a fait la gloire actuelle de firmes comme Honda et Toyota.
De fait, malgré tous ses efforts, Newt n’en avait jamais vu d’autre que la sienne sur les routes. Pendant des années, et sans grande conviction, il avait chanté à ses amis les louanges du véhicule, de son économie, de son efficacité, dans l’espoir insensé que l’un d’entre eux en achèterait une : on souffre toujours mieux à plusieurs.
Il avait en vain fait l’éloge de son moteur 823 cc, de sa boîte à trois vitesses, de ses incroyables options de sécurité, comme l’Air Bag qui se gonflait en cas de danger — par exemple quand vous faisiez du soixante-dix kilo-mètres-heure sur une route droite et sèche, mais que vous alliez avoir un accident à cause du gros ballon qui vous bouchait soudain la vue. Il avait évoqué avec des accents quasi lyriques la radio de fabrication coréenne, qui captait Radio Pyongyang avec une netteté stupéfiante, et la voix électronique de synthèse qui vous avertissait que vous ne portiez pas votre ceinture de sécurité, alors que vous l’aviez bouclée ; elle avait été programmée par quelqu’un qui ne comprenait ni l’anglais, ni même le japonais. C’était du grand art, affirmait-il.
L’art en question devait plutôt être la poterie.
Ses amis hochaient la tête et approuvaient; en leur for intérieur, ils se juraient que, s’ils devaient jamais choisir entre l’achat d’une Wasabi ou la marche, ils investiraient dans une paire de chaussures ; de toute façon, ça reviendrait au même. En effet, une des raisons de l’incroyable sobriété de la Wasabi était le temps qu’elle passait immobilisée dans des garages, tandis qu’arbres à cames et autres pièces détachées transitaient par la poste, en provenance du dernier agent Wasabi au monde, à Nigirizushi, au Japon.
Dans ce vague état de transe très zen que connaissent la plupart des conducteurs au volant, Newt se surprit à s’interroger sur la façon exacte dont on employait l’épingle. Fallait-il dire : « J’ai une épingle et je n’hésiterai pas à m’en servir » ? L’homme à l’épingle d’orc Les Epinglerosc Les épingles de Navaronec La vieille épinglec
Newt aurait peut-être été intéressé d’apprendre que, des trente mille femmes soumises à l’épreuve de l’épingle au cours de siècles de chasse aux sorcières, vingt-neuf mille avaient dit : « Ouille », neuf cent quatre-vingt-dix-neuf n’avaient rien senti à cause de l’usage de l’épingle rétractile déjà évoquée, et une avait affirmé que l’épingle l’avait miraculeusement guérie de son arthrite à la jambe.
Cette dernière s’appelait Agnès Barge.
C’était le grand échec de l’Armée des Inquisiteurs.
Une des premières mentions portées dans les Belles et bonnes prophétiesconcernait la propre mort d’Agnès.
Les Anglais, race composée dans son ensemble d’individus bassement matérialistes et indolents, n’avaient pas manifesté pour brûler les femmes la ferveur d’autres pays d’Europe. En Allemagne, les bûchers avaient été édifiés et entretenus avec une constance et une régularité toutes teutonnes. Même les pieux Écossais, enferrés au long de leur histoire dans un interminable combat contre leurs ennemis héréditaires les Écossais, avaient réussi à allumer quelques bûchers pour occuper les longues soirées d’hiver. Mais les Anglais ne semblèrent jamais s’y intéresser vraiment.
Les circonstances de la mort d’Agnès Barge, qui marqua en Angleterre la fin des chasses sérieuses aux sorcières, ou peu s’en faut, apportent peut-être un début d’explication. Une foule hurlante, acculée à la fureur la plus totale par cette manie qu’avait Agnès de se promener partout en étant intelligente et en aidant les gens, se présenta un soir d’avril devant sa maison, pour la trouver assise, revêtue de son manteau, en train de les attendre.
« Vous e ftes bien en retard, leur dit-elle. Je devrais ro ftir depuis déjà dix minutes. »
Ensuite, elle se leva et claudiqua lentement à travers la foule soudain silencieuse, sortit du cottage et gagna le bûcher qu’on avait érigé à la va-vite sur le pré communal. La légende affirme qu’elle gravit les fagots avec difficulté et qu’elle mit les bras en arrière pour empoigner dans son dos le poteau central.
« Atta fche-moi bien », demanda-t-elle à l’Inquisiteur stupéfait. Puis, tandis que les villageois se regroupaient lentement autour du bûcher, elle leva sa noble tête à la clarté du feu et elle déclara : « Appro fchez-vous bien près, gentil peuple. Appro fchez-vous ju fques le feu vous e fchaude pre fque, car je vous somme de voir comment meurt la dernière vraie sorcière d’Angleterre. Sorcière j’e ftois, car telle on m’a jugée, bien que point ne sçache quel e ftoit mon crime. Et doncques soit mon trépas un message adressé au monde. Appro fchez-vous fort près, vous dicz-je, et safchez bien quel destin efchoit quiconque s’occupoit de ce qu’il n’entend point. »
Puis elle parut sourire en regardant le ciel au-dessus du village et en ajoutant : « Ce ftoit aussi valable pour toi, vieux fol. »