La mère de Pepper enseignait à l’École Polytechnique de Norton 29 .
« Oui, mais ta mère, elle dit tout le temps des trucs comme ça », repartit Adam au bout d’un moment.
Pepper le reconnut de bon gré. « Et au pire, elle dit, c’étaient des libres-penseurs qui adoraient le principe progénératif.
— C’est quoi, le principe progératif ? demanda Wensleydale.
— Chais pas. C'est en rapport avec les mâts de cocagne, je crois.
— Ouais, ben moi, je croyais qu’elles adoraient le Diable », contra Brian sans intention péjorative. Les Eux étaient très larges d’esprit sur le chapitre des cultes démoniaques. Les Eux étaient très larges d’esprit sur tous les chapitres. « J’espère que le Diable est plus intéressant qu’un bête mât de cocagne.
— C’est là que t’as tout faux, intervint Adam. C’est pas le Diable. C'est un autre dieu, ou chais pas quoi. Avec des cornes.
— Le Diable, fit Brian.
— Non, répliqua Adam avec patience. Les gens ont confondu les deux. C’est juste qu’il a des cornes, tout pareil. Il s’appelle Pan. Il est à moitié chèvre.
— Quelle moitié ? » demanda Wensleydale.
Adam y réfléchit.
« Le bas, finit-il par répondre. C’est marrant que tu saches pas ça. Je croyais que tout le monde le savait.
— Les chèvres n’ont pas de bas ou de haut, rétorqua Wensleydale. Elles ont un devant et un derrière, comme les vaches. »
Ils observèrent encore Toutou un moment, en battant des talons contre le portail. Il faisait trop chaud pour réfléchir.
Puis Pepper lança : « S’il a des pattes de chèvre, il devrait pas avoir de cornes. Les cornes, c’est à l’avant.
— C’est pas moi qui ai inventé ça, quand même », dit Adam, ulcéré. « Moi, je vous raconte, c’est tout. C'est nouveau, ça, que je l’ai inventé. C'est pas la peine de m’accuser.
— De toute façon, poursuivit Pepper, il est bête, Boum. Faut pas qu’il se plaigne si les gens le prennent pour le Diable. S’il porte des cornes, c’est forcé que les gens disent : Oh, t’as vu ? C’est le Diable, non ? »
Toutou commença à élargir fébrilement un terrier de lapin.
Adam, qui semblait gravement préoccupé, prit une profonde inspiration. « Faut pas tout prendre au degré un, comme ça. C’est ça, le problème de nos jours. La matérialisme grasse. C'est des gens comme vous qui vont abattre les forêts tropicales et qui creusent des trous dans la couche de zone. Y a un trou énorme dans la couche de zone, et c’est la faute à des gens comme vous et à leur matérialisme grasse.
— J’peux rien y faire, rétorqua Brian automatiquement. J’ai encore des retenues sur mon argent de poche à cause d’un bête châssis à concombres.
— C'est dit dans le magazine, dit Adam. Il faut des millions d’hectares de forêt tropicale pour faire un seul hamburger. Et toute la zone, elle fuit à cause dec » Il hésita. « c des gens qui aèrent le sol.
— Et puis, il y a les baleines, ajouta Wensleydale. Faut les sauver. »
Adam resta sans réaction. Son butin d’anciens numéros du Nouvel Aquarienne faisait aucune allusion aux baleines. Les rédacteurs supposaient que leurs lecteurs étaient partisans du sauvetage des baleines, tout comme ils supposaient que lesdits lecteurs respiraient et se déplaçaient sur deux jambes.
« J’ai vu une émission là-dessus, expliqua Wensleydale.
— Et pourquoi il faut les sauver ? » demanda Adam.
Il avait une vision confuse de baleines ligotées sur le passage de l’express de 19 h 45.
Wensleydale s’interrompit et se creusa la tête. « Parce qu’elles savent chanter. Et qu’elles ont un gros cerveau. Et puis il en reste pratiquement plus. Et puis parce qu’on n’a pas besoin de les tuer, de toute façon, parce qu’elles servent uniquement à fabriquer de la nourriture pour chiens et des trucs comme ça.
— Si elles sont si intelligentes, demanda lentement Brian, pourquoi elles restent dans la mer ?
— Oh, chais pas », fit Adam, tout à coup pensif. « Elles nagent toute la journée ; pour se nourrir, elles ont qu’à ouvrir la bouchec C'est plutôt pas mal, je trouvec »
Un couinement de freins et un interminable froissement métallique l’interrompirent. Ils sautèrent à bas du portail et remontèrent en courant la petite route jusqu’au carrefour, où une petite voiture reposait sur le toit, au terme d’une longue trace de freinage.
Un peu plus loin sur la route, s’ouvrait un trou. Apparemment, la voiture avait cherché à l’éviter. Quand ils le regardèrent, une petite tête aux traits orientaux y disparut pour échapper aux regards.
Les Eux tirèrent sur la portière pour l’ouvrir et extraire Newt, inconscient, de la voiture. Des fantasmes de médailles récompensant un valeureux sauvetage se bousculaient dans la tête d’Adam. Des considérations pratiques de secourisme emplirent celle de Wensleydale.
« Il ne faut pas le bouger, dit-il. À cause des os cassés. Il faut aller chercher quelqu’un. »
Adam jeta un coup d’œil circulaire. Un toit dépassait à peine des feuillages, au bas de la route. C’était le cottage des Jasmins.
Et dans le cottage des Jasmins, Anathème Bidule était assise devant une table sur laquelle elle avait disposé depuis une heure des bandes Velpeau, de l’aspirine et divers ustensiles de premiers soins.
Anathème consulta la pendule. Elle estima qu’il allait reprendre connaissance d’un instant à l’autre.
Elle ne l’avait pas imaginé ainsi. Pour être plus exact, elle l’avait espéré autrement.
Avec une vague gêne, elle avait espéré un grand brun, très beau.
Newt était grand, mais de façon étirée, maigrichonne. Et s’il avait bien les cheveux bruns, ce n’étaient absolument pas des accessoires de mode, mais un simple amas de minces fils noirs qui poussaient en groupe sur le dessus de sa tête. Ce n’était pas la faute de Newt ; quand il était plus jeune, il allait tous les deux mois chez le coiffeur au coin de la rue, en tenant une photographie soigneusement déchirée dans un magazine, sur laquelle un homme à la coupe de cheveux incroyablement cool souriait à l’objectif ; il montrait la photo au coiffeur et lui demandait de lui couper les cheveux comme ça, s’il vous plaît. Et le coiffeur, qui connaissait son travail, jetait un seul coup d’œil à la photo et lui faisait sa coupe de base, tout terrain : court dessus et sur les côtés. Au bout d’un an, Newt comprit qu’il n’avait pas le genre de visage qui met une coupe de cheveux en valeur. La seule chose qu’il pouvait espérer, après une séance chez le coiffeur, c’est d’avoir les cheveux plus courts.
Même chose pour les costumes. On n’avait pas encore inventé la tenue qui lui conférerait une allure élégante, sophistiquée et nonchalante. Désormais, il se satisfaisait de tout ce qui le protégeait de la pluie et lui procurait un endroit où ranger sa petite monnaie.
Et il n’était pas beau. Même pas quand il retirait ses lunettes 30 . Et quand Anathème lui retira ses chaussures pour l’étendre sur le lit, elle découvrit qu’il portait des chaussettes dépareillées : une bleue, avec un trou au talon, et l’autre grise, avec des trous autour des orteils.
Je suppose que je devrais ressentir une vague de je-ne-sais-quoi de chaleureux, de tendre et de féminin en voyant ça, se dit-elle. Mais j’aurais quand même préféré qu’il les lave.
Doncc grand, brun, mais pas très beau. Elle haussa les épaules. Tant pis. Deux sur trois, ce n’était pas un mauvais score.
La silhouette étendue sur le lit commença à remuer. Et Anathème, qui en toutes circonstances tournait toujours son regard vers l’avenir, ravala sa déception et dit :
« Alors, on se sent comment, à présent ? »
Newt ouvrit les yeux.
Il était couché dans une chambre, et ce n’était pas la sienne. Il le comprit instantanément en voyant le plafond. Du sien pendaient encore ses maquettes d’avions, à des fils de coton. Il ne les avait jamais détachées.
Ce plafond n’était constitué que de plâtre fissuré. Sans s’être jamais trouvé dans une chambre de femme auparavant, Newt sentit qu’il était couché dans l’une d’elles, principalement grâce à une combinaison d’odeurs tendres. Il y flottait un soupçon de talc et de lys, et on notait l’absence d’un relent âcre de vieux T-shirts qui ont oublié à quoi ressemble l’intérieur d’une essoreuse.