— Alors, y aura que les Adantidais qui seront à leur aise, fit Pepper, joviale.
— Hmmm », répondit Adam qui n’écoutait pas vraiment.
Il se passait quelque chose dans sa tête. Il avait la migraine. Des pensées surgissaient sans qu’il les ait conçues. Une voix lui disait : Toi, tu peux faire quelque chose, Adam Young. Tu peux arranger ça. Tu peux faire ce que tu veux. Et ce qui lui disait ça, c’étaitc lui. Une partie de lui-même, enfouie très profond. Une partie de lui-même qui avait été rivée à lui toutes ces années sans qu’il remarque vraiment sa présence, comme une ombre. Elle lui disait : « Oui, le monde est nul. Il aurait pu être bien. Mais maintenant, il est nul, et il est temps d’y remédier. Voilà pourquoi tu es là. Pour tout réparer. »
« Parce qu’ils pourraient aller partout, continua Pepper en lui jetant un regard inquiet. Les Atlantidais, j’veux dire. Parce quec
— J’en ai marre, des Atlantidais et des Tïbétiens », trancha Adam.
Tout le monde le regarda. Ils ne l’avaient encore jamais vu comme ça.
« C’est bien joli pour eux, dit Adam. Tout le monde passe son temps à gaspiller les baleines, et le charbon, et le pétrole, et la zone et les forêts tropicales, et tout, et y aura plus rien pour nous. On devrait partir sur Mars et tout, au lieu de rester assis dans le noir et dans l’eau, pendant que l’air s’échappe. »
Ce n’était pas l’Adam que connaissaient les Eux. Ils évitèrent de se regarder. L’humeur de leur chef semblait soudain rendre le monde plus froid.
« Y m’semble », dit Brian, pragmatique, « y m’semble à moi que le mieux à faire, c’est d’arrêter de lire tous les trucs qui parlent de ça.
— C'est toi qui avais raison, l’autre jour, répondit Adam. On grandit en lisant des histoires de pirates et de cow-boys et d’astronautes et tout ça, et au moment où tu crois que le monde est plein de trucs géniaux, on te dit qu’en fait y a que des baleines crevées et des forêts abattues et des déchets radioactifs qui durent des millions d’années. Ça vaut pas la peine de grandir, si vous voulez mon avis. »
Les Eux échangèrent un regard.
Une ombre planait bel et bien sur le monde. Des nuées d’orage s’amassaient au nord, la lumière du soleil les teignait en jaune, comme si le ciel avait été peint par un amateur plus enthousiaste que doué.
« Y me semble qu’on devrait tout remballer pour recommencer à zéro », dit Adam.
La voix ne ressemblait pas à celle d’Adam.
Un vent âpre traversa les forêts estivales.
Adam regarda Toutou qui essayait de faire le poirier. Au loin, on entendit grommeler le tonnerre. Adam tendit la main et donna une petite tape distraite à son chien.
« Ça serait bien fait pour tout le monde si les bombes atomiques explosaient toutes et qu’on recommençait à zéro, mais en s’organisant mieux, cette fois, dit Adam. Y a des fois, je me dis que c’est ce que je voudrais qu’il se passe. Comme ça, nous, on pourrait tout remettre en ordre. »
Le tonnerre gronda à nouveau. Pepper frissonna. Ce n’étaient plus les palabres normales des Eux, ces rubans de Möbius qui aidaient à passer les heures calmes. Il y avait dans l’œil d’Adam une expression que sa camarade ne savait pas interpréter – ce n’était pas cette lueur quasi permanente témoignant qu’Adam avait le diable au corps, mais une sorte de morne grisaille qui était bien pire.
« Ben, nous, c’est pas sûr, risqua-t-elle. Je sais pas, passque si toutes les bombes explosent, on saute tous.
En tant que mère des générations à venir, je suis contre. »
Ils la regardèrent curieusement. Elle haussa les épaules.
« Et puis le monde sera envahi par des fourmis géantes », dit Wensleydale, nerveux. « J’ai vu un film là-dessus. Ou alors, tu te promènes avec des fusils à canon scié, et puis tout le monde a des voitures avec, vous savez, des couteaux et des fusils attachés dessusc
— J’empêcherais qu’il y ait des fourmis géantes et des trucs comme ça », répondit Adam, dont le visage s’éclaira d’horrible façon. « Et je ferais en sorte que vous ayez rien à craindre. Ça serait méchammentbien, non ? On aurait le monde entier à nous tout seuls. Non ? On pourrait se le partager. On pourrait jouer à des jeux vachement bien. On pourrait faire la guerre avec des vraies armées, et tout ça.
— Mais y aurait plus de
gens,
— Boh, je pourrais en faire d’autres, dit Adam sur un ton léger. Enfin, ça serait largement suffisant pour faire des armées. Par exemple, toic » il indiqua Pepper du doigt, et elle recula comme si l’index d’Adam avait été un fer chauffé à blanc « c tu pourrais avoir la Russie, parce que la Russie est rouge et que t’as les cheveux roux, tu vois ? Et Wensley aurait l’Amérique, et Brian, il peutc il peut avoir l’Afrique et l’Europe et, etc »
Malgré leur état de terreur croissante, les Eux accordèrent à cette proposition toute la considération qu’elle méritait.
« Heuc heuc », bafouilla Pepper, tandis que le vent qui montait faisait claquer son T-shirt, « je vc vois pas pourquoi Wensley aurait l’Amérique, lui, et moi, j’aurais que la Russie. C’est nul, la Russie.
— T’auras la Chine et le Japon, et l’Inde, dit Adam.
— Ça veut dire que moi, j’aurais que l’Afrique et un tas de petits pays idiots », intervint Brian, marchandant même sur l’extrême pointe de la catastrophe. « J’aimerais bien avoir l’Australie », ajouta-t-il.
Pepper lui donna un coup de coude et secoua la tête avec insistance.
« L’Australie, c’est pour Toutou », décida Adam, les yeux pétillant des feux de la création, « passqu’il a besoin de beaucoup d’espace pour courir. Et puis y a tous les lapins et les kangourous pour qu’il les pourchasse etc »
Les nuées s’étalaient vers l’avant et sur les côtés, comme de l’encre dans un récipient d’eau claire, avançant à travers les deux plus vite que le vent.
« Mais y aura plusde lapc » hurla Wensleydale.
Adam n’écoutait plus, en tout cas pas des voix extérieures à son crâne. « C’est trop le bazar, dit-il. On devrait recommencer. On sauve juste ceux qu’on veut et on repart à zéro. C’est le mieux à faire. Ça rendrait service à la Terre, quand on y réfléchit bien. Ça me met en rogne de voir comment tous ces vieux débiles gâchent toutc »
« C’est la mémoire, voyez-vous, expliquait Anathème. Ça marche pour le passé comme pour le futur. La mémoire raciale, je veux dire. »
Newt la regarda avec politesse, mais sans expression.
« Ce que j’essaie d’expliquer, poursuivit-elle avec patience, c’est qu’Agnès ne
voyaitpas le futur. C’est juste une métaphore. Elle s’en
souvenait.
— Mais si vous devez aller à certains endroits et faire certaines choses à cause de ce qu’elle a écrit, et que ce qu’elle a écrit, c’est son souvenir des endroits où vous avez été, alorsc
— Je sais. Mais, euhc l’évidence montre que ça fonctionne de cette façon. »
Ils regardèrent la carte étalée entre eux deux. À côté, la radio murmurait. Newt était très conscient de la présence d’une femme assise près de lui. Conduis-toi comme un professionnel, s’enjoignait-il. Tes un soldat, oui ou non ? Oui, enfin presque. Alors, agis en soldat. Il réfléchit intensément pendant une fraction de seconde. Oui, enfinc agis en soldat bien élevé qui se conduit au mieux, quoi. Il se força à ramener son attention sur le sujet qui les occupait.
« Pourquoi Lower Tadfield ? demanda-t-il. Moi, je m’y suis intéressé à cause du temps. Un microclimat idéal, on appelle ça. Ça veut dire que l’endroit possède son propre beau temps. »
Il jeta un coup d’œil vers les carnets de notes d’Anathème. Il se passait vraiment des choses bizarres dans le coin, même sans tenir compte des Tibétains et des OVNIs qui semblaient infester le monde entier, ces derniers temps. Non seulement il régnait à Tadfield un climat sur lequel on pouvait régler son calendrier, mais la région résistait de façon remarquable au changement. Personne ne semblait rien y construire. La population paraissait très stable. On aurait dit que les bois et les haies étaient plus fréquents qu’il n’est commun, de nos jours. Le seul élevage en batterie qui opérait dans le coin avait fermé après une année ou deux, pour être remplacé par un éleveur de gorets à l’ancienne mode, qui laissait ses cochons s’ébattre dans les champs de pommiers et les vendait à des prix défiant toute concurrence. Les deux écoles locales semblaient poursuivre leur tâche sous couvert d’une benoîte immunité aux variations de la mode en matière d’éducation. Une autoroute qui aurait dû faire de la plus grosse partie de Lower Tadfield l’aire de repos du Joyeux Nourrain, sur la bretelle n‹ 18, avait changé de trajectoire dix kilomètres plus au sud, effectué un grand détour semi-circulaire et poursuivi son chemin sans remarquer l’îlot d’immuabilité rurale qu’elle avait contourné. Personne ne semblait vraiment savoir pourquoi ; un des géomètres concernés avait été victime d'une dépression nerveuse, un autre était entré dans les ordres, un troisième était parti à Bali peindre des femmes nues.