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Au fil des ans, on a consacré d’innombrables heures de travail théologique à débattre de la célèbre question : combien d’anges peuvent-ils danser sur une tête d’épingle ?

Pour parvenir à une réponse, il faut tenir compte des faits suivants :

D'abord, les anges ne dansent pas. C’est une caractéristique des anges. Ils savent goûter en connaisseurs la Musique des Sphères, mais ils n’éprouvent jamais le besoin de se mettre à guincher comme des bêtes. Donc : zéro.

Enfin, presque. Aziraphale avait appris la gavotte dans un discret club pour gentlemen de Portland Place, à la fin des années 1880, et s’il avait initialement paru aussi doué pour la danse qu’un canard pour la haute finance, il avait fini par y acquérir une aisance indéniable. Aussi ressentit-il une vive contrariété quand, quelques décennies plus tard, la gavotte passa définitivement de mode.

Par conséquent, à condition que la danse soit une gavotte et qu’on lui fournisse une partenaire adéquate (à condition également, c’est une pure théorie, qu’elle aussi sache danser la gavotte etqu’elle soit capable de la danser sur une tête d’épingle), la réponse est catégorique : un.

Mais là encore, on pourrait se demander combien de démons peuvent danser sur une tête d’épingle. Ils viennent de la même souche de base, après tout. Et eux, ils dansent, au moins 35 .

Et si l’on pose la question en ces termes, la réponse devient finalement : un bon nombre, à condition qu’ils abandonnent leur corps physique, ce qui est l’enfance de l’art pour un démon. Les démons ne sont pas limités par les lois de la physique. Si l’on prend une perspective large, l’univers n’est qu’un petit objet rond, semblable à ces boules remplies d’eau qui imitent une tempête de neige en miniature quand on les secoue 36 . Mais si on examine la situation de vraiment très près, le seul problème, quand on veut danser sur une tête d’épingle, ce sont les gouffres qui séparent les électrons.

Pour ceux qui sont de race angélique ou de souche démoniaque, taille, forme et composition ne sont que des options.

Pour l’heure, Rampa voyageait à une vitesse incroyable le long de la ligne téléphonique.

Dring.

Rampa traversa deux standards téléphoniques à une fraction très coquette de la vitesse de la lumière. Hastur n’était pas loin derrière : dix ou douze centimètres, mais à cette taille, cela assurait à Rampa une avance très confortable. Avance qui disparaîtrait, bien entendu, dès qu’il émergerait à l’autre bout.

Ils étaient trop petits pour pouvoir faire usage du son, mais les démons n’ont pas absolument besoin de son pour communiquer entre eux. Derrière lui, il entendit Hastur hurler : « Je t’aurai, salaud ! Tu ne m’échapperas pas ! »

Dring.

« Tu peux sortir où tu veux, je te suivrai ! Tu ne m’échapperas pas ! »

Rampa avait traversé quelque quarante kilomètres de câble en moins d’une seconde.

Hastur était sur ses talons. Rampa allait devoir minuter toute la manœuvre avec beaucoup, beaucoup de précision.

Dring.

C’était la troisième sonnerie. Bien, songea Rampa, c’est le moment ou jamais.

Il s’arrêta brusquement, vit Hastur le dépasser à pleine vitesse. Hastur se retourna etc

Dring.

Rampa jaillit à travers la ligne téléphonique, traversa la gaine de plastique et se matérialisa dans son salon, à sa taille originale, le souffle court.

Clic.

Le message commença à défiler sur son répondeur. Puis on entendit un bipet, tandis que la bande magnétique enregistrait la réponse qu’on déposait, une voix hurla dans le haut-parleur, après le bip : « Parfait ! Quoi ?c Espèce de saleté de serpent ! »

Le petit voyant rouge signalant la présence d’un message commença à clignoter.

Allumé, éteint, allumé, éteint, on aurait dit un œil minuscule et furieux.

Rampa regretta vraiment de ne plus avoir d’eau bénite, ni le temps d’y plonger la cassette jusqu’à dissolution complète. Mais il avait couru assez de risques pour obtenir le dernier bain de Ligur ; il le possédait depuis des aimées, au cas où. La seule présence du liquide dans ces murs le mettait mal à l’aise. Ouc à moins quec oui, que se passerait-il s’il écoutait la cassette dans la voiture ? Il jouerait et rejouerait Hastur sans cesse, jusqu’à ce que le démon se transforme en Freddie Mercury. Non. Hastur était une crapule, mais il y avait des limites.

Le tonnerre gronda au loin.

Il n’avait plus le temps.

Il n’avait plus d’issue.

Il sortit quand même. Il courut à sa Bentley et partit en direction du West End, comme s’il avait tous les démons de l’Enfer aux trousses. Ce qui était plus ou moins le cas.

Madame Tracy entendit le lourd pas de M r Shadwell gravir l’escalier. Il était plus lent qu’à l’accoutumée, et faisait halte toutes les deux ou trois marches. D'habitude, il montait les marches comme s’il les haïssait toutes, individuellement.

Elle ouvrit la porte de chez elle. Il était adossé contre le mur.

« Eh bien, M r Shadwell, qu’est-ce que vous avez donc fait à votre main ?

— Éloigne-toi, fumelle, gémit Shadwell. J’connaissions point l’étendue de mes pouvoirs !

— Pourquoi est-ce que vous la retenez comme ça ? »

Shadwell essaya de s’enfoncer dans le mur.

« Recule, te dis-je ! Je n’voulions point encourir une telle responsabilité !

— Mais que diable vous est-il arrivé, M r Shadwell ? s’enquit madame Tracy en essayant de lui prendre la main.

— Le diable, justement ! Le diable ! »

Elle réussit à lui attraper le bras. Shadwell, le fléau des forces maléfiques, fut incapable de résister quand elle l’attira dans son appartement.

Il n’y était encore jamais entré, du moins pas en état de veille. Ses rêves l’avaient paré de soieries, de riches tapisseries et de ce qu’il appelait des ongulents capiteux. En fin de compte, un rideau de perles masquait l’entrée de la kitchenette, et on trouvait une lampe maladroitement fabriquée à partir d’une bouteille de chianti, parce que les goûts de madame Tracy en matière d’objets chics s’étaient fermement ancrés, comme pour Aziraphale, en 1953. Et une table se dressait au milieu de la pièce, couverte d’une nappe en velours. Sur le velours, la boule de cristal qui représentait une part croissante des revenus de madame Tracy.

« Je crois que vous avez besoin de vous étendre un peu, M r Shadwell », dit-elle d’une voix qui ne souffrait aucune discussion, et elle le conduisit dans la chambre. Il était trop abasourdi pour protester.

« Mais le p’tit Newt est là-bas, exposé aux passions païennes et aux fourberies occultes, marmonna Shadwell.

— En ce cas, je suis certaine qu’il saura se débrouiller », répliqua madame Tracy avec décision ; elle avait probablement des épreuves qu’endurait Newt une image plus proche de la réalité que Shadwell. « Et je suis tout aussi certaine qu’il n’aimerait pas vous voir vous mettre dans un état pareil. Étendez-vous donc un peu, pendant que je nous prépare une bonne tasse de thé. »

Elle disparut dans un crépitement de perles entrechoquées.

Soudain, Shadwell se retrouva seul, sur ce qui était — il s’en souvenait encore, au milieu des décombres de ses nerfs brisés – la couche d’une pécheresse ; et en cet instant précis, il était incapable de se décider : était-il ou non préférable de ne pas s’y trouver seul ? Il tourna la tête pour découvrir la pièce.

Les conceptions de madame Tracy en matière d’érotisme remontaient au temps où les jeunes hommes grandissaient avec la conviction que les femmes portaient des ballons de plage fixés solidement à l’avant de leur anatomie, où l’on pouvait traiter Brigitte Bardot d’ingénue perverse sans risquer le ridicule, et où il existait bel et bien des magazines appelés Filles, gags et jarretelles. Quelque part dans cet enfer de la permissivité, madame Tracy avait cru comprendre que des peluches posent une touche d’intimité coquette dans une chambre.