Rampa garda le silence.
Les MORTELS PEUVENT ESPÉRER LE TRÉPAS, OU LA RÉDEMPTION. TU N’AS AUCUN ESPOIR.
Sauf un : la miséricorde des Enfers.
« Vraiment ? »
Je plaisante, bien entendu.
« Ngk », dit Rampa.
« c Seulement, et tous les amateurs de jardinage le savent bien, le Tibétain est un rusé compère. Il creuse son tunnel en plein milieu de vos bégonias aussi facilement que dans du beurre. Une tasse de thé devrait lui faire changer de trajectoire, additionnée d’un peu de beurre de yak rance de préférence– vous devriez pouvoir en trouver dans n’importe quelle bonne boutique de jardc »
Whiiiii. Zzzzz. Crac. Les parasites couvrirent le reste de l’émission.
Rampa coupa sa radio et se mordit la lèvre inférieure. Sous la cendre et la suie qui lui couvraient le visage, il paraissait très las, très pâle, et très effrayé.
Et, soudain, très en colère. Cette façon qu’ils avaient de vous parler. Comme si vous étiez une plante verte qui commence à perdre ses feuilles sur la moquette.
Puis il négocia un tournant qui devait le conduire à la bretelle débouchant sur la M25, qu’il quitterait ensuite pour prendre la M40 jusque dans l’Oxfordshire.
Mais il s’était passé quelque chose sur la M25. Quelque chose qui faisait mal aux yeux quand on le regardait en face.
De ce qui avait été le périphérique M25 de Londres, montait une psalmodie sourde, un bruit composé de multiples lignes mélodiques : klaxons de voitures, moteurs, sirènes, le bip des téléphones portables, et le hurlement des jeunes enfants captifs de leur ceinture de sécurité sur le siège arrière depuis une éternité. « Salut à toi, Bête immense, dévoreuse de mondes », répétait sans cesse le cantique, dans la langue secrète des Prêtres Noirs de l’Ancienne Mu.
Le terrible glyphe odégra,pensa Rampa, rebroussant chemin en direction du périphérique nord. C’est mon œuvre, c’est moi, le coupable. Ça aurait simplement pu être une autoroute comme les autres. Du beau travail, je vous l’accorde, mais est-ce que ça valait vraiment le coup ? Personne ne contrôle plus rien. Le Ciel et les Enfers ne sont plus aux commandes, la Terre ressemble à un pays du Tiers-Monde qui se serait enfin doté de la Bombec
Puis un sourire se dessina sur ses lèvres. Il claqua des doigts. Une paire de lunettes noires se matérialisa à partir de ses yeux. La cendre s’effaça de son costume et de sa peau.
Au diable tout ça. S’il fallait y passer, autant le faire avec classe.
Sifflotant doucement, il poursuivit sa route.
Ils descendaient la voie rapide de l’autoroute comme des anges exterminateurs, ce qui était tout à fait leur droit.
Ils n’allaient pas très vite, à la vérité. Tous les quatre maintenaient un 180 km/h régulier, comme s’ils avaient l’assurance que le spectacle ne commencerait pas sans eux. C’était le cas. Ils avaient tout le temps du monde, le peu qu’il en restait.
Derrière eux venaient les quatre autres cavaliers : le Gros Ted, Cambouis, Purin et Crado.
Ils étaient ravis. Ils étaient de vraisHell’s Angels, de vraisAnges de l’enfer, à présent, et ils chevauchaient le silence.
Autour d’eux, ils le savaient, le grondement de l’orage, le tonnerre de la circulation, la gifle du vent et de la pluie se donnaient libre cours. Mais dans le sillage des Cavaliers, régnait un silence pur et mort. Enfin, presque pur. Mort, c’était certain.
Il fut rompu par Purin qui cria au Gros Ted d’une voix rauque :
« Alors, qu’esstu vas être ?
— Hein ?
— Je dis : qu’esstuc
— J’ai bien entendu ce que t’as dit. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’esstu veux dire par là ? J’te demandais ce que tu voulais dire ?
Purin regretta de ne pas avoir mieux lu l’Apocalypse. S’il avait su qu’il y figurerait un jour, il aurait prêté plus d’attention. « Ce que je veux dire, c’est qu’eux, y sont les quatre Cavaliers de l’Apocalypse, d’accord ?
— Motards, rectifia Cambouis.
— D'accord : les quatre Motards de l’Apocalypse. La Guerre, la Famine, la Mort etc et l’autre. La P'lution.
— Ouais. Alors ?
— Alors, ils nous ont dit qu’on pouvait les accompagner, d’accord ?
— Et alors ?
— Alors, on est les quatre autres Cavac heu, Motards de l’Apocalypse. Bon. Donc, on est qui ? »
Il y eut un hiatus. Les phares des voitures défilaient sur la voie d’en face, l’image rémanente de la foudre s’imprimait sur les nuages, et le silence était proche de l’absolu.
« J’peux être Guerre, moi aussi ? demanda le Gros Ted.
— Bien sûr que non, tu peux pas être Guerre. Comment tu veux être Guerre ? Guerre, c’est elle. Faut que tu choisisses autre chose. »
L’effort de réflexion noua le visage du Gros Ted. « IVG, finit-il par dire. Je suis Intervention Violente dans la Gueule. C’est ça. Voilà. Et toi, tu vas être quoi ?
— J’peux être Ordures ? demanda Crado. Ou Problèmes Intimes Embarrassants ?
— Tu peux pas être Ordures, objecta Intervention Violente dans la Gueule. Il regroupe tout ça, lui, là, Pollution. Mais l’autre truc, tu peux. »
Ils roulèrent dans le silence et l’ombre, les feux de position des Quatre à quelques centaines de mètres devant eux.
Intervention Violente dans la Gueule, Problèmes Intimes Embarrassants, Purin et Cambouis.
« J’veux être Cruauté envers les Animaux », déclara Cambouis. Purin se demanda s’il était pour ou contre. Cela dit, ça importait peu.
Puis ce fut le tour de Purin.
« Jec je crois que je vais être ces saloperies de répondeurs téléphoniques. C’est vraiment une plaie.
— Tu peux pas être Répondeurs Téléphoniques, c’est pas un nom de Motard de l’Acopalispe, ça. C’est nul, c’est vraiment nul.
— C’est pas vrai, rétorqua Purin, ulcéré. C’est comme la Guerre, la Faminec C’est un problème de la vie de tous les jours, non ? Les répondeurs téléphoniques. J’les hais, les répondeurs.
— Moi aussi, j’les hais, approuva Cruauté envers les Animaux.
— Toi, ta gueule, repartit IVG.
— Je peux changer de nom ? » demanda Problèmes Intimes Embarrassants, qui avait réfléchi puissamment depuis la dernière fois qu’il avait ouvert la bouche.
« Je veux être Objets Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte.
— Bon, d’accord, tu peux changer. Mais toi, tu peux pas être Répondeurs Téléphoniques, Purin. Trouve autre chose. »
Purin réfléchit. Il regretta d’avoir abordé le sujet. Tout ça lui rappelait son entretien avec le conseiller d’orientation, à l’école. Il se creusa la cervelle.
« Gens Vraiment Cool, dit-il enfin. J’peux pas les sentir.
— Gens Vraiment Cool ? répéta Objets Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte.
— Ben ouais, tu sais. Ceux qu’on voit à la télé, avec des coiffures débiles, sauf que sur eux, ça fait pas débile passque c’est eux. Ils sont habillés avec des trucs trop grands, et faut pas dire que c’est un tas de branleurs. Enfin, c’est mon opinion à moi, mais quand j’en vois un, j’ai toujours envie de lui passer la gueule très lentement à travers des barbelés. Et moi, voilà ce que je crois. » Il prit une profonde inspiration. Il aurait juré que c’était le plus long discours qu’il ait fait de sa vie 43 . « Moi, ce que je crois, c’est ça : s’ils m’énervent autant, alors ça m’étonnerait qu’ils énervent pas tout le monde pareil.
— Ouais, dit Cruauté envers les Animaux. Et puis, y portent tous des lunettes noires, même quand y en a pas besoin.
— Et ils bouffent du fromage qui coule, et ces bières Sans Alcool à la con », dit Objets Qui Marchent Jamais Même Quand On Leur File Un Coup de Latte. « Ça, je déteste. Ça sert à quoi de boire, si ça te file pas envie de gerber ? Eh, j’y pense. Je peux encore changer ? Comme ça, je serai Bière sans Alcool.
— Ah, non, merde, déclara Intervention Violente dans la Gueule. Tas déjà changé une fois.