— Eh bien, moi, je veux parler à Ron Ormerod, répliqua M rs Ormerod sur un ton pincé. Il est plutôt trapu, avec une calvitie sur le sommet du crâne. Vous pourriez me le passer, s’il vous plaît ? »
Un silence. « En fait, on dirait bien qu’un esprit répondant à cette description flotte à proximité. Très bien. Je le mets en ligne, mais dépêchez-vous. J’essaie d’empêcher l'Apocalypse. »
M rs Ormerod et M r Scroggie échangèrent un coup d’œil. Il ne s’était jamais rien passé de ce genre au cours des séances précédentes de madame Tracy. Julia Petley était ravie. C’était nettement mieux. Elle espérait que madame Tracy allait commencer à matérialiser des ectoplasmes d’un instant à l’autre.
« Euhc Allô ? » dit madame Tracy avec une nouvelle voix. M rs Ormerod sursauta. C’était exactement la voix de Ron. Au cours des séances précédentes, Ron avait eu la voix de madame Tracy.
« Ron ? C’est toi ?
— Oui, Béc Béryl.
— Très bien. Bon, j’ai pas mal de choses à te raconter. Pour commencer, j’ai été au mariage de notre Krystal, samedi dernier, l’aînée de notre Marilync
— Béc Béryl. Tc Tu nc ne mc m’as j... jamais laissé pc placer un mot pc pendant que j’étais vivc vant. Mc maintenant que je sc suis mc mort, jc j’ai une s... seule ch... chose à te d... dire. »
Béryl Ormerod trouva tout ceci très désagréable. Auparavant, quand Ron se manifestait, il lui affirmait qu’il était plus heureux dans l’Autre Monde, et qu’il vivait dans un endroit qui devait ressembler à une maison de campagne céleste. Maintenant, il ressemblait à son Ron, et elle n’était pas bien sûre de vraiment y tenir. Alors, elle dit ce qu’elle avait toujours dit à son mari quand il commençait à lui parler sur ce ton :
« Ron, souviens-toi, tu as le cœur fragile.
— Je n’ai pc plus de cc cœur, tu te rap... pelles ? Mais pc passons, Bc Bérylc ?
— Oui, Ron.
— La ferme ! » Et l’esprit disparut. « Émouvant, non ? Bon, maintenant, merci beaucoup, mesdames et monsieur, mais j’ai du travail, je le crains. »
Madame Tracy se leva, alla jusqu’à la porte et alluma la lumière.
« Sortez ! »dit-elle.
Ses clients se levèrent, plus qu’un peu surpris et, dans le cas de M rs Ormerod, scandalisée, et ils regagnèrent l’entrée.
« On en reparlera, Marjorie Potts, je te le garantis », siffla M rs Ormerod en serrant son sac à main contre sa poitrine ; et elle claqua la porte.
Puis, on entendit sa voix étouffée résonner dans le couloir : « Et tu peux dire à notre Ron qu’il n’a pas fini d’en entendre parler, lui non plus ! »
Madame Tracy (et le nom porté sur son permis de conduire les scooters était effectivement Marjorie Potts) alla à la cuisine et coupa le gaz sous les choux de Bruxelles.
Elle mit une bouilloire sur le feu. Elle se prépara une théière. Elle s’assit à la table de sa cuisine, sortit deux tasses, les remplit toutes deux. Elle ajouta deux sucres dans lune d’elles. Puis elle attendit.
« Pas de sucre pour moi, merci », dit madame Tracy.
Elle disposa les tasses sur la table en face d’elle et but une longue gorgée à la tasse de thé sucré. Puis elle parla avec une voix qu’auraient reconnue tous ses proches, même si le ton de rage froide dont elle usait était inhabituel :
« Bon, à présent, si vous m’expliquiez ce que tout ça signifie ? Et vous avez intérêt à avoir une explication valable. »
Un camion avait répandu sa cargaison sur la M6. Selon sa feuille de route, le camion était chargé de plaques de tôle ondulée, mais les deux policiers en patrouille avaient du mal à le croire.
« Maintenant, ce que j’aimerais savoir, c’est d’où sortent tous ces poissons ? demandait le sergent.
— Je vous l’ai expliqué : ils sont tombés du ciel. Je conduisais tranquillement à quatre-vingt-dix et piaf ! un saumon de douze livres vient me défoncer le pare-brise. Alors j’ai donné un coup de volant, et j’ai dérapé là-dessus », il indiqua du doigt les restes du requin-marteau sous le camion, « et je suis rentré là-dedans. » Là-dedans, c’était un monticule de dix mètres de haut, constitué de poissons de tailles et de formes variées.
« Est-ce que vous avez bu, monsieur ? demanda le sergent avec un très mince espoir.
— Bien sûr que non, j’ai pas bu, espèce de grand couillon. Vous voyez bien les poissons vous aussi, non ? »
Au sommet de l’empilement, une pieuvre de taille respectable agita un tentacule langoureux dans leur direction. Le sergent réprima l’impulsion de répondre à ce salut.
L’autre policier était penché à l’intérieur de la voiture de patrouille et discutait sur là fréquence : « c la M6 en direction du Sud est bloquée par des plaques de tôle et des poissons, à environ un kilomètre au nord de la bretelle n‹ 10. Il va falloir fermer les deux voies à destination du Sud. C’est ça. »
La pluie redoubla. Une petite truite, qui avait survécu à la chute par miracle, commença à nager bravement en direction de Birmingham.
« C’était formidable, dit Newt.
— Épatant, répondit Anathème. La terre a tremblé pour tout le monde. » Elle se releva du plancher, laissant ses vêtements éparpillés sur le tapis, et se rendit dans la salle de bains.
Newt éleva la voix. « Je veux dire que c’était vraiment formidable. Mais vraiment, vraimentformidable. J’avais toujours espéré que ça le serait, et ça l’était. »
On entendit le son de l’eau qui coule.
« Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il.
— Je prends une douche.
— Ah. » Il se demanda confusément si tout le monde devait prendre une douche après, ou si c’était réservé aux femmes. Et il soupçonnait que les bidets intervenaient dans l’opération, à un moment ou un autre.
« Tu sais quoi ? » dit Newt quand Anathème émergea de la salle de bains, enveloppée dans une moelleuse serviette rose. « On pourrait recommencer ?
— Non, dit-elle, pas maintenant » Elle finit de s’essuyer et entreprit de ramasser ses vêtements sur le sol et de se rhabiller, sans gêne apparente. Newt, homme préparé à patienter une demi-heure à la piscine qu’une cabine se libère pour pouvoir se changer, plutôt que de courir le risque de se dévêtir en face d’un autre être humain, se sentit vaguement choqué et profondément titillé.
Des bouts de l’anatomie d’Anathème apparaissaient et disparaissaient sans cesse, comme des mains de prestidigitateur. Newt essaya de recenser ses tétons, sans succès ; mais ça ne le tracassa pas outre mesure.
« Pourquoi pas ? » demanda-t-il. Il allait expliquer que ça ne prendrait pas longtemps, mais une voix intérieure le lui déconseilla. Il mûrissait beaucoup en très peu de temps.
Anathème haussa les épaules, ce qui n’est pas facile quand on est en train d’enfiler une jupe noire stricte. « Elle a dit qu’on n’avait fait ça qu’une fois. »
Newt ouvrit deux ou trois fois la bouche, puis il articula : « C’est pas vrai ? C’est pas vrai !! Elle aurait quand même pas prédit ça ! J’arrive pas à y croire. »
Anathème, complètement rhabillée, alla jusqu’à son classeur de fiches, en tira une et la lui tendit.
Newt la lut, rougit et la rendit, les lèvres serrées.
Ce n’était pas tant le fait qu’Agnès ait su, et qu’elle se soit exprimée dans le plus transparent des codes. Mais, au fil des âges, nombre de Bidule avaient griffonné de petits commentaires d’encouragement dans la marge.
Elle lui tendit la serviette humide. « Tiens, dit-elle. Dépêche-toi. Il faut que je fasse les sandwiches et qu’on se prépare. »
Il considéra la serviette : « C'est pour quoi faire ?