Newt la fixa, les yeux écarquillés.
Regardons Rampa foncer à cent soixante-dix à l’heure sur la M40, en direction de l’Oxfordshire. Même l’observateur le plus résolument distrait constaterait quelques signes inhabituels chez lui. Les dents crispées, par exemple ; ou la lueur rouge et sourde derrière ses lunettes noires. Et la voiture. La voiture était un indice qui ne trompait pas.
Rampa avait commencé le voyage avec sa Bentley, et qu’il soit maudit s’il ne le terminait pas de la même façon. Cela dit, même un mordu de voitures, du genre à posséder une paire de lunettes réservée spécialement à la conduite, aurait été incapable de reconnaître une Bentley de collection. Plus maintenant. Il n’aurait même pas su dire que c’était une Bentley. Quant à seulement affirmer qu’il s’agissait d’une voiture, il n’aurait pris les paris qu’à un contre un.
Pour commencer, elle n’avait plus de peinture. Certes, elle était encore noire aux endroits qui n’apparaissaient pas d’un brun-roux diffus et corrodé, mais, c’était un noir anthracite mat. Elle se déplaçait à l’intérieur de sa boule de feu personnelle, comme une capsule spatiale qui accomplit une rentrée particulièrement critique dans l’atmosphère.
Il restait une mince pellicule de caoutchouc craquelé et fondu autour de la jante des roues, mais comme celles-ci continuaient, on ne sait comment, à tourner, deux ou trois centimètres au-dessus de l’asphalte, la suspension n’en était pas affectée de façon drastique.
Elle aurait dû tomber en pièces depuis des kilomètres.
C’était la concentration nécessaire pour la maintenir en un seul bloc qui crispait les dents de Rampa, et le choc bio-spatial en retour qui allumait un feu rougeoyant dans ses prunelles. Tout ça, et les efforts qu’il déployait pour éviter de se mettre à respirer.
Il n’avait plus connu ça depuis le XIV e siècle.
Si l’atmosphère dans la carrière était désormais plus cordiale, elle restait tendue.
« Faut que vous m’aidiez à tout remettre en ordre, disait Adam. Les gens essaient depuis des milliers d’années, mais il faut qu’on y arrive tout de suite. »
Ils hochèrent la tête, prêts à rendre service.
« Vous voyez ce qu’il y a, dit Adam. Le truc, c’estc Bon, vous connaissez Boule-de-Suif Johnson ? »
Les Eux opinèrent. Ils connaissaient tous Boule-de-Suif Johnson et les membres de l’autre bande de Lower Tadfield. Ils étaient plus vieux, et pas très sympas. Il se passait rarement une semaine sans escarmouche.
« Bon,reprit Adam, on gagne toujours, d’accord ?
— Presque toujours, précisa Wensleydale.
— Presque toujours, concéda Adam. Etc
— Plus d’un coup sur deux, en tout cas, intervint Pepper. Passque tu t'souviens, y a eu la fois où y a eu tout le raffut à propos de la réception troisième âge, à la mairie, quand on ac
— Ça compte pas, trancha Adam. Ils se sont fait attraper autant que nous. Et puis, les vieux, ils sont supposés aimer le bruit des enfants qui jouent. J’ai lu ça je sais plus où. Je vois pas pourquoi c’est nous qui nous faisons attraper, alors que c’est les vieux qui sont pas comme ils devraient êtrec » Un silence. « Bon, bref, on est meilleurs qu’eux.
— Oh, meilleurs, ça, pas de doute, acquiesça Pepper. Là, t’as raison. C’est juste qu’on gagne pas tout le temps.
— Maintenant, supposez qu’on puisse leur filer une bonne raclée. Qu’onc qu’on les fasse envoyer quelque part, je sais pasc Mais en tout cas, qu’on s’arrange pour être la seule bande de Lower Tadfield. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Quoi, tu veux dire qu’ils seraientc morts ? demanda Brian.
— Non. Plus là, c’est tout. »
Les Eux y réfléchirent. Boule-de-Suif Johnson avait fait partie intégrante de leur existence depuis qu’ils étaient assez vieux pour se battre à coups de train électrique. Ils essayèrent d’adapter leur esprit au concept d’un univers construit autour d’un trou en forme de Boule-de-Suif Johnson.
Brian se gratta le nez. « Chuppose que ça serait super, si y avait pas Boule-de-Suif Johnson. Vous vous souvenez de ce qu’il avait fait, pendant ma boum d’anniversaire ? Et en plus, c’est moi qui me suis fait attraper.
— Chais pas, fit Pepper. J'veux dire, ça serait pas aussi intéressant si y avait plus Boule-de-Suif et sa bande. Quand on y réfléchit. On s’est vachement amusés avec Johnson et ses Johnsoniens. Y faudrait probablement qu’on se trouve une autre bande ou je sais pas quoi.
— À mon avis à moi, jugea Wensleydale, si on posait la question aux gens de Lower Tadfield, ils répondraient qu’ils seraient mieux sans les Johnsoniens etsans les Eux. »
La remarque choqua même Adam. Wensleydale, stoïque, poursuivit. « Ceux de la maison de retraite, déjà. Et Picky. Etc
— Mais on est les bonsc » commença Brian. Il hésita. « Oh, d’accord, mais ils trouveraient la vie vachement moins intéressante si on n’était plus là, je suis sûr.
— Oui, répondit Wensleydale. C’est ce que je voulais dire.
« Les gens du coin veulent pas de nous, ni des Johnsoniens », poursuivit-il, morose. « Ils font sans arrêt des réflexions quand on passe en vélo ou en skate-board sur leurs trottoirs, ou qu’on fait trop de bruit, tout ça, quoi. Ils voudraient faire comme dans le bouquin : Il mit les pédaleurs d’accord, en croquant l’un et l’autre. »
Le silence accueillit cette déclaration.
« En les croquant ? finit par demander Brian. J’crois que les vieux de la maison de retraite, y z’auraient du mal à croquer grand-chose, avec leurs dentiers. »
D'ordinaire, une telle entrée en matière aurait lancé cinq minutes de débat quand les Eux étaient d’humeur, mais Adam sentit que ce n’était pas le moment.
« Vous voulez dire, résuma-t-il de sa plus belle voix de président-arbitre, que ça serait pas bien si les Johnsoniens battaient les Eux pour de bon, ou l’inverse ?
— C’est ça, dit Pepper. Passque si on les battait, faudrait qu’on devienne nos propres pires ennemis. Ça serait moi et Adam contre Brian et Wesley. » Elle se rassit. « Tout le monde a besoin d’un Boule-de-Suif Johnson.
— Ouais, conclut Adam. C’est ce qu’il me semblait, à moi aussi. C’est pas une bonne chose qu’y ait un gagnant. C'est bien ce que je pensais. » Il regarda Toutou, ou plutôt, dans sa direction.
« Ça me paraît plutôt évident, fit remarquer Wensleydale en se rasseyant. Je ne vois pas pourquoi il a fallu des milliers d’années pour tirer ça au clair.
— C’est passque c’est des hommes qui ont essayé de tirer au clair, expliqua Pepper d’une voix lourde de sous-entendus.
— Je ne comprends pas pourquoi tu dois toujours prendre parti, dit Wensleydale.
— Bien sûr, que je dois. Tout le monde doit prendre parti pour quelque chose. »
Adam semblait être arrivé à une conclusion.
« Oui. Mais je trouve qu’on peut inventer son propre parti. Je crois qu’il vaudrait mieux que vous alliez chercher vos vélos, dit-il d’une voix calme. Je pense qu’on doit aller discuter avec certaines personnes. »
Poutpoutpoutpoutpoutpoutfaisait le scooter de madame Tracy en descendant la rue principale de Crouch End. C’était le seul véhicule en mouvement dans une rue de la banlieue de Londres congestionnée par les voitures, les taxis et les autobus rouges à impériale, tous immobiles.
« Je n’ai jamais vu un tel embouteillage, disait madame Tracy. Je me demande s’il y a eu un accident.
— C’est bien possible », répondit Aziraphale. Puis : « M r Shadwell, si vous ne passez pas vos bras autour de moi, vous allez tomber. Cet engin n’a pas été conçu pour deux personnes, vous savez.
— Trois », marmonna Shadwell, agrippant le siège d’une main dont les jointures blanchissaient, et son arquebuse de l’autre.
« M r Shadwell, je ne le répéterai pas.
— Alors, faut qu'vous vous arrêtiez, pour qu’j’calions mieux mes affaires », soupira Shadwell.
Bien entendu, madame Tracy pouffa, mais elle se rangea le long du trottoir et coupa le moteur de son scooter.
Shadwell adopta une position plus stable et passa deux bras récalcitrants autour de madame Tracy, l’arquebuse dressée entre eux comme un chaperon.