— On est presque arrivé.
— Tu vois ? Il y a des grilles, des barrières en barbelé, et tout le tremblement ! Et probablement le genre de chiens qui dévorent les gens !
— Je te trouve bien surexcité », déclara calmement Anathème, en ramassant la dernière carte sur le plancher de la voiture.
« Surexcité, moi ? Quelle idée ! Simplement, je redoute avec le plus grand calme qu’on puisse se mettre à me tirer dessus !
— Si on devait nous tirer dessus, je suis sûre qu’Agnès en aurait parlé. Elle est très forte pour ce genre de choses. » Elle entreprit distraitement de battre son paquet de fiches.
« Tu sais », dit-elle en coupant soigneusement le paquet et en mélangeant les deux moitiés, « j’ai lu quelque part qu’il existe une secte qui croit que les ordinateurs sont des instruments du Diable, ils prétendent que l’Apocalypse aura lieu parce que l’Antéchrist est un spécialiste en ordinateurs. Il paraît que ça figure dans l' Apocalypse.Je crois que j’ai lu ça récemment dans un journalc
— Dans le Daily Mail“Billet d’Amérique”. Hemc 3 août. Juste après l’article sur la bonne femme de Worms, Nebraska, qui a appris l’accordéon à son canard.
— Mm », fit Anathème en étalant les cartes sur ses genoux, face cachée.
Alors, comme ça, les ordinateurs seraient des instruments du Diable ? Newt n’avait aucune difficulté à le croire. Il fallait bien que ce soient les instruments de quelqu’un,et il avait la preuve que ce n’étaient pas les siens.
La voiture s’arrêta avec une secousse.
La base aérienne semblait avoir subi des dégâts. Plusieurs gros arbres s’étaient abattus à proximité de l’entrée, et des hommes tentaient de les dégager avec une pelleteuse. Le garde en faction les observait sans passion, mais il se retourna à moitié et lança un regard froid en direction de la voiture.
« Bon, décida Newt. Choisis une carte. »
3001. À l’avers du nid de l’Aigle eftoit chu le grandz frefne.
« C’est tout ?
— Oui. Nous avions toujours cru que c’était une référence à la révolution d’Octobre. Continue sur ce chemin et tourne à gauche. »
Le tournant les mena sur une petite route étroite, que longeait sur la gauche la clôture grillagée de la base.
« Et maintenant, range-toi ici. Il y a souvent des voitures dans le coin, personne n’y fait attention, expliqua Anathème.
— Où est-ce qu’on est ?
— C’est le rendez-vous local des amoureux.
— Voilà donc pourquoi le sol semble moquetté de caoutchouc. »
Ils suivirent la route ombragée d’arbres sur une centaine de mètres jusqu’au frêne. Agnès avait eu raison. Il était très grand. Il était tombé sur la barrière.
Un garde, assis dessus, fumait une cigarette. C’était un Noir. Newt culpabilisait toujours en présence de Noirs américains, redoutant qu’on ne le blâme pour deux cents ans d’esclavagisme.
L’homme se redressa à leur approche, puis reprit une posture plus détendue.
« Oh, salut, Anathème, lança-t-il.
— Salut, George. Sacrée tempête, non ?
— C’est sûr. »
Ils continuèrent leur route. Il les regarda jusqu’à ce qu’ils aient disparu.
« Tu le connais ? demanda Newt avec une nonchalance de commande.
— Oh, oui. De temps en temps, on en voit quelques-uns au pub local. Ils sont sympas, et toujours très propres.
— Est-ce qu’il nous tirerait dessus si on entrait tout simplement ?
— Il pointerait sûrement son arme sur nous avec un air menaçant, admit Anathème.
— Ça me suffit amplement. Alors, tu suggères quoi ?
— Eh bien, Agnès a dû voir venir quelque chose. Alors, je propose que nous attendions, il ne fait plus aussi mauvais, maintenant que le vent est tombé.
— Oh. » Newt regarda les nuages s’amasser sur l’horizon. « Cette brave vieille Agnès ! »
Adam pédalait sur la route à un train soutenu, Toutou galopant derrière lui, en tentant à l’occasion de lui mordre le pneu, par pure exaltation.
Avec un bruit de crécelle, Pepper jaillit de chez elle. On reconnaissait sans peine son vélo. Elle croyait l’avoir amélioré par l’adjonction d’un bout de carton habilement maintenu au contact des rayons par une pince à linge. Les chats avaient appris à entamer les procédures d’esquive deux pâtés de maisons avant qu’elle n’arrive.
« Je pense qu’on pourrait couper par Drovers Lane et remonter par les bois de Roundhead, suggéra Pepper.
— C’est plein de boue, répondit Adam.
— C'est vrai, reconnut Pepper, nerveuse. Ça devient vite boueux là-haut. On devrait passer par la carrière. Avec la craie, c’est toujours sec, par là-bas. Et ensuite, on remonte par le centre de retraitement. »
Brian et Wensleydale vinrent prendre place derrière eux. Wensleydale avait une bicyclette noire, luisante et très sérieuse. Celle de Brian avait sans doute été blanche, autrefois, mais sa couleur s’était perdue sous une épaisse couche de boue.
« C’est idiot d’appeler ça une base militaire, fit Pepper. J’y suis allée pour la journée portes ouvertes, et y avait ni canons, ni missiles, ni rien. Rien que des boutons et des cadrans et des fanfares qui jouaient.
— Oui, répondit Adam.
— C’est pas très militaire, les boutons et les cadrans, poursuivit Pepper.
— Oh, chais pas, fit Adam. C’est incroyable tout ce qu’on fait avec des boutons et des cadrans.
— J’ai eu un jeu à Noël, renchérit Wensleydale. Rien que des pièces électriques. Y avait aussi des boutons et des cadrans. On pouvait fabriquer une radio ou une machine qui fait bip.
— Chais pas, rumina Adam. Je pensais davantage à des gens qui se connectent sur le réseau mondial militaire de communications pour dire à tous les ordinateurs et aux trucs comme ça de commencer à se faire la guerre.
— Ouais, s’extasia Brian. Ça serait méchammentcool.
— Ça se discute », répondit Adam.
La charge de Président de l’Association des Résidants de Lower Tadfield a sa grandeur et sa solitude.
R.P. Tyler, trapu, dodu, content de lui, descendait une route de campagne d’un pas lourd, accompagné par Shutzi, le caniche nain de son épouse. R.P. Tyler connaissait la différence entre le Bien et le Mal ; sa conception de la moralité ne souffrait pas l’existence de gris nuancés. Mais être dépositaire d’un tel savoir ne lui suffisait cependant pas. Il se sentait tenu de s’en faire, l’écho de par le monde.
Les tribunes, les épigrammes polémiques, les pamphlets, rien de tout cela ne convenait à R.P. Tyler. Son forum d’élection était le courrier des lecteurs de l' Échode Tadfield. Si l’arbre d’un voisin avait l’outrecuidance de perdre ses feuilles dans le jardin de R.P. Tyler, alors R.P. Tyler commençait par balayer toutes les feuilles, les plaçait dans des boîtes qu’il déposait sur le pas de la porte du voisin, accompagnées d’un mot sévère. Ensuite, il écrivait une lettre à l' Échode Tadfield. S’il repérait des adolescents assis sur le pré communal, en train d’écouter de la musique sur leurs radiocassettes et de s’amuser, il se chargeait de leur démontrer les errements de leur conduite. Et une fois qu’il avait fui leurs quolibets, il rédigeait pour l' Échode Tadfield une lettre portant sur le Déclin de la Moralité et la Jeunesse Actuelle.
Depuis sa retraite, l’an passé, les lettres s’étaient tellement multipliées que même l' Échode Tadfield ne parvenait plus à les publier toutes. D'ailleurs, la lettre qu’avait entamée R.P. Tyler avant de sortir pour effectuer sa promenade vespérale commençait ainsi :
Messieurs,
Je constate avec consternation que, de nos jours, les journaux se sentent dégagés de leurs obligations envers nous, leurs lecteurs, les gens qui paient leurs salairesc