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Maud n’a pas réussi à dormir.

Elle a déjà rempli une corbeille de mouchoirs.

Impossible d’endiguer sa peine. À intervalles réguliers, son cœur se serre dans sa poitrine, comme si deux puissantes mains tentaient de le broyer pour en extraire la vie. Dans son cerveau, les images se mélangent, se déforment. Elle revoit l’homme près de la rivière. Le revoit en train de massacrer Charly. Elle se revoit mourir sous les coups de ce salaud.

Ces images-là sont curieusement floues. Douloureuses, mais floues. Comme si elles étaient reléguées au second plan.

Les seules images nettes sont celles de Luc en train de lui sauver la vie, à deux reprises.

Luc en train de lui sourire. Sa voix, son visage, ses yeux, ses mains.

Maud se demande si elle n’est pas en train de devenir cinglée.

J’aurais pu mourir il y a quelques jours. Crever il y a quelques heures à peine. Ce matin, j’ai compris que je suis devenue l’obsession d’un tueur sans pitié. Que je suis en danger de mort. Et pourtant, si je chiale cet après-midi, ce n’est pas parce que je suis persécutée par un dangereux psychopathe. Si je pleure, c’est à cause de Luc. Si je souffre, c’est parce que je suis tombée amoureuse de cet homme à une vitesse incroyable.

Maud se traîne jusqu’à la fenêtre. L’esprit humain ne cesse de la surprendre… Peut-être est-ce une réaction de survie ? Peut-être que ses pensées vont tout entières vers Luc pour lui éviter de sombrer corps et âme dans la peur ?

Entre les branches d’un magnifique cèdre, elle distingue la terrasse du studio où Luc s’est installé. Il est là, tout près d’elle.

Inaccessible.

Elle voudrait frapper à sa porte, se jeter dans ses bras. Lui faire oublier cette Marianne.

Prendre sa place.

De force.

Elle retourne sur son lit, essuie ses larmes.

— Pauvre petite conne ! se maudit-elle. Pourquoi faut-il toujours que tu veuilles ce que tu ne peux pas avoir ?

Puis elle se relève, incapable de tenir en place. Dans la salle de bains, elle boit directement au robinet. En relevant la tête, elle a un mouvement de recul en apercevant son visage dévasté.

— Et pourquoi je ne pourrais pas l’avoir ?

Elle n’est pas plus jolie que toi.

Il ne parlait pas de Marianne, mais peu importe. Il me trouve jolie. J’ai senti tout de suite qu’il y avait quelque chose entre nous. Dès que je l’ai vu, dès que je me suis retrouvée dans ses bras. Alors, je vais me battre. Me battre au lieu de pleurnicher comme une gamine.

Me battre pour qu’il m’aime. Qu’il ne puisse plus se passer de moi.

Luc ouvre les yeux. Un peu sonné, il essuie ses larmes d’un geste machinal.

Le mal de crâne a survécu aux deux heures de sommeil inattendues. Il fouille les tiroirs mais ne trouve nulle trace d’antalgique.

Avec des gestes lents, il se rhabille, sans toutefois remettre son costume. Un jean et un polo suffiront.

Puis il sort et allume tout de suite une cigarette qu’il fume en marchant jusqu’à la maison. Il la termine au bord de la piscine.

Elle s’est noyée… Par ma faute.

Luc imagine le corps sans vie de la mère de Maud. Il peut presque le voir flotter. Il a déjà vu un noyé, sait à quoi ça ressemble.

Il a déjà vu la mort, sait à quoi elle ressemble.

Il connaît nombre de ses visages, tous plus hideux les uns que les autres.

Enfin, il écrase son mégot dans l’une des jarres et frappe à la porte de la cuisine. Comme personne ne répond, il se permet d’entrer. À l’intérieur, la température est toujours aussi fraîche. Luc ne voudrait pas avoir à régler la note d’électricité de cette immense baraque. De toute façon, il n’en aurait pas les moyens.

Il se met à inspecter les placards, à la recherche d’un tube d’aspirine. Soudain, la porte s’ouvre sur Amanda. Quand elle voit Luc, elle sursaute et pousse un cri ridicule.

— Vous m’avez fait peur !

— Désolé, répond le jeune homme. J’ai frappé, mais il n’y avait personne…

Comme elle regarde les portes de placard restées ouvertes, il ajoute :

— Je cherche de l’aspirine. J’ai la migraine.

— Il n’y en a pas ici, répond la gouvernante. Reste là, je vais t’en chercher.

Elle disparaît et Luc s’assoit. Il se rend compte qu’Amanda vient de le tutoyer. Ça ne le surprend guère. Entre domestiques, après tout…

Sa tête atterrit entre ses mains, le mal empire. Les points de suture le font atrocement souffrir. Heureusement, Amanda revient très vite avec le médicament et le lui prépare sans qu’il n’ait rien à demander. Tandis que le cachet se dissout, elle le dévisage attentivement.

— Tu as pleuré ?

— Non, pourquoi ?

— Tes yeux… Ils sont rouges.

— Sans doute le mal de tête, prétend Luc.

Il avale son médicament, elle continue à le regarder avec un sourire qui a quelque chose de maternel.

— Où est Maud ? demande-t-il.

— Dans sa chambre. Elle dort, je crois.

— C’est bien. Elle a subi un nouveau choc, il faut qu’elle se repose.

— Elle est solide, tu sais. Sous ses airs de petite fille fragile…

— Et Charlotte ?

— Sa Majesté est partie faire une course ! révèle la gouvernante.

— Ah… Je n’ai même pas entendu la voiture, avoue Luc. Je me suis endormi, j’étais crevé… Merci pour l’aspirine.

— Tu pars déjà ?

— Je vais dans le garage installer mes affaires.

— Je peux t’aider ? Je n’ai rien à faire pour le moment, ça me changera les idées.

— Pourquoi pas ?

Ensemble, ils descendent jusqu’au garage. Charlotte a eu la bonne idée de partir avec la Mini et Luc peut donc décharger l’Audi de tout son matériel. Il dégage un coin du garage, finalement heureux d’avoir l’aide efficace de la gouvernante.

Il soulève le sac de sable pour le suspendre, reprend son souffle.

— Ça a l’air lourd ! dit-elle.

— Pas loin de cinquante kilos.

— Y a quoi dedans ? Du sable ?

— Du sable dans le premier tiers, explique Luc. Le reste est rempli avec des morceaux de tissu et de la mousse.

— Pourquoi pas du sable dans tout le sac ? s’étonne Amanda.

— Trop dur ! On risquerait des fractures.

— Oh, je vois…

Curieuse, Amanda continue de poser mille et une questions sur l’usage de chaque objet.

Au bout d’une heure, la « salle » d’entraînement est prête.

Maud vérifie sa coiffure et sa tenue devant le grand miroir du dressing. Une petite tunique blanche à dentelle et manches courtes, un short en jean. Une tresse qui lui descend jusqu’à la cambrure des reins. Elle a camouflé ses hématomes sous du fond de teint, passé un peu de brillant sur ses lèvres.

Avant de quitter la chambre, elle dépose un baiser sur la tête du bouddha géant qui trône près de la fenêtre.

— Souhaite-moi bonne chance, mon gros, murmure-t-elle. Porte-moi bonheur !

Elle descend le grand escalier et traverse la maison silencieuse. En milieu d’après-midi, Amanda regagne souvent son appartement pour des moments qui n’appartiennent qu’à elle. Maud n’est donc pas surprise de trouver le rez-de-chaussée désert. Charlotte est sans doute en train de se faire bronzer sur une plage privée, un cocktail à la main et un barman dans le viseur.

Lamentable.

Maud sort par la cuisine et longe la piscine. Une tombe qu’elle doit supporter de voir chaque jour.

Une torture comme une autre.