Une punition comme une autre.
Qu’elle endure depuis dix-sept longues années.
Après avoir contourné la maison, elle se dirige directement vers la dépendance. À chacun de ses pas, son cœur accélère encore. Pourtant, elle a bien appris sa leçon, répété sa partition. Chaque mot, chaque intonation, chaque regard ou sourire.
Son plan est simple : proposer à Luc un coup de main pour installer sa salle de gym.
Sa tristesse s’est envolée, comme par magie. Décidément, l’amour lui joue de drôles de tours. Jamais elle n’avait connu pareil chamboulement.
Elle frappe doucement à la porte du studio et attend patiemment. En vain.
C’est alors qu’elle entend des voix qui proviennent du garage dont la porte est levée. Quand elle pénètre dans le sous-sol, ses yeux mettent quelques secondes à s’habituer à la pénombre. Plus elle s’approche du fond, plus son visage se décompose.
Luc tient Amanda dans ses bras. Visiblement, il lui donne un cours très particulier de self-défense.
Posté dans le dos de la gouvernante, ou plutôt collé à elle, il guide son bras droit pour lui apprendre à donner un coup de poing.
Maud reste figée à son poste d’observation de longues secondes. Luc glisse quelque chose à l’oreille d’Amanda, elle éclate de rire.
Maud a l’impression qu’on vient de lui enfoncer une lame aiguisée dans la nuque. Son corps est paralysé pendant un instant. Puis une fureur inattendue la submerge.
Une vague immense, sorte de raz de marée.
— Je vous dérange ?
Elle aurait dû partir sur la pointe des pieds. Aurait dû se contenir.
Luc et Amanda se retournent en même temps et s’écartent naturellement l’un de l’autre.
— Non, pas du tout, assure la gouvernante. Luc est en train de m’apprendre à me défendre ! Viens, c’est drôle, tu vas voir !
Luc ne dit rien. Il se contente de dévisager la jeune femme qui les foudroie du regard.
— Je n’ai pas que ça à faire, rétorque Maud. Je te cherchais, Luc.
Le ton est ridiculement autoritaire.
— Je suis là, dit-il d’une voix calme. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
— Je vais sortir.
Il s’approche d’elle, sans le moindre empressement.
— Tu es sûre ?
— Pourquoi, tu as autre chose de prévu ?
— Bon, je vous laisse, fait Amanda. À tout à l’heure et merci pour la leçon, Luc. Tu es un excellent prof !
— De rien, répond le garde du corps sans lâcher Maud des yeux. Merci à toi, c’était un plaisir.
Le tutoiement n’a pas échappé à Maud. Et Luc vient d’enfoncer la lame plus profondément encore dans sa moelle épinière. Il se permet même de sourire. Un sourire auquel Maud ne trouve plus rien de charmant.
Elle le trouve seulement odieux.
Elle préférerait encore qu’il la gifle. Ça serait moins douloureux.
— Alors, tu veux aller où ? demande Luc.
Il voit bien qu’elle cherche un bon prétexte. Qu’elle improvise maladroitement.
Il hésite entre la trouver pitoyable et la trouver touchante.
— Au club d’équitation, dit-elle finalement.
— Tu me laisses un moment pour me changer ?
— Je vais chercher mes affaires. On se retrouve ici dans dix minutes.
Elle tourne les talons et s’enfuit. Elle rejoint la maison d’un pas rapide, faisant son maximum pour retenir un geyser de larmes. Elle monte l’escalier en courant et s’enferme dans sa chambre. Là où elle peut laisser libre cours à ses sanglots.
Quel connard !
Elle se jette en travers de son lit, attrape son oreiller qui étouffera ses larmes et ses cris.
J’ai été minable… Grotesque ! Mais qu’est-ce qui m’a pris !
Mon Dieu, pourquoi j’ai réagi comme ça ? Je deviens folle, c’est pas possible !
Au bout de quelques minutes, elle se rue dans la salle de bains pour constater les dégâts. Encore heureux, elle ne s’était pas maquillé les yeux. Elle passe de l’eau sur son visage, tente d’endiguer le flot qui coule sur ses joues.
Puis elle se change, passant un jean, un tee-shirt et ses bottes. Quand elle regarde par la fenêtre, elle voit Luc, déjà prêt, qui patiente près de la voiture en fumant une cigarette.
Un bon petit soldat, à ses ordres. Mais pour lui, elle n’est qu’une cliente. Une fille qu’il est payé pour protéger.
Rien d’autre.
La mort dans l’âme, elle redescend, marchant beaucoup moins vite que l’instant d’avant. Elle met des lunettes de soleil sur son nez avant de franchir la porte. Qu’il ne voie pas ses yeux. Qu’il ne se rende pas compte qu’elle vient de chialer.
Dès qu’elle s’approche, Luc ouvre la portière de l’Audi côté passager. Sans un merci, Maud s’assoit.
— C’est à quelle adresse ? demande-t-il en prenant le volant.
— Prends la direction de Vence. Ensuite, je te montrerai.
— Très bien. Attache ta ceinture, s’il te plaît.
Luc met le contact, actionne l’ouverture du portail. Avant de s’engager, il scrute les abords de la petite route. Aucune voiture ni silhouette suspecte.
— Tu as dit à ton père que tu sortais ?
— Pourquoi ? Je suis majeure, je te rappelle.
Des nuages s’effilochent dans le ciel, accroissant encore la sensation de chaleur.
Un couvercle sur une cocotte-minute.
Depuis qu’ils ont quitté la maison, ils n’ont pas échangé un mot. Luc ne peut voir ses yeux derrière les verres fumés. Mais il sait que Maud a pleuré.
Il sait qu’elle souffre.
— T’attends quoi pour accélérer ? dit-elle soudain. On se traîne, putain…
— C’est limité à soixante-dix, ici.
— Rien à foutre. Accélère, je te dis.
Luc donne un coup de volant et stoppe la voiture sur le bas-côté. Ils sont en pleine colline, dans un endroit désert.
— Pourquoi tu t’arrêtes ? crache Maud.
Il coupe le contact, enlève ses lunettes et la dévisage. Sans un mot.
— Pourquoi tu t’arrêtes ? répète-t-elle en haussant la voix.
— Tu as quelque chose à me dire, Maud ? À me reprocher, peut-être… ?
— Démarre, ordonne-t-elle sans même le regarder.
— Je ne suis pas ton chien. Parle-moi autrement, s’il te plaît.
La bouche de la jeune femme se crispe.
— Mon chien, je ne lui parlais pas comme ça, balance-t-elle. Mon chien, je l’aimais. Maintenant, démarre.
Luc fixe toujours la jeune femme, lui faisant perdre ses dernières défenses.
— Démarre, putain ! hurle-t-elle. Ou casse-toi !
Doucement, il approche son visage du sien.
— Tu veux vraiment que je m’en aille ? murmure-t-il près de son oreille.
Elle veut s’éloigner, mais il passe une main derrière sa nuque et la force à rester collée à lui.
— Alors pourquoi as-tu supplié ton cher papa de ne pas me virer ce matin ?
— Tu rêves ! bredouille la jeune femme.
Il sourit en voyant trembler ses mains.
— Du calme, Maud… Qu’est-ce qui se passe ? Tu as peur de moi ?
— Mais non !
Il accentue la pression, elle se fige.
— Si tu as quelque chose à me dire, c’est le moment, ajoute-t-il calmement. Je t’écoute…
Elle a de plus en plus de mal à respirer.
— Puisque tu ne veux pas parler, je vais le faire à ta place, poursuit Luc. Tu es tombée amoureuse de ton garde du corps… Et ça, c’est vraiment pas de veine !
Elle commence à pleurer, il ne cède toujours pas.
— Le problème, tu vois, c’est que je ne suis pas là pour baiser la fille du patron. Ni pour subir ses crises de jalousie ou ses caprices de petite fille riche. Je suis là pour te protéger d’un fou qui veut te faire la peau. Tu comprends ça, Maud ?