— Le Parc national de La Mauricie ! Elle était cool, cette cabane. C’était au bord d’un immense lac… Il y avait une grande cheminée. Et quand on avait fait du canoë, tu te souviens ?
Père et fille voyagent ensemble dans leurs souvenirs communs, se remémorant chaque instant, chaque image, chaque bonheur. Tandis que Charlotte réprime l’envie d’étrangler sa belle-fille. Qui n’a pas choisi par hasard d’évoquer une période où elle n’était pas encore entrée dans leur vie.
Totalement exclue de la discussion, elle se ressert un troisième verre de vin. Pour oublier la douleur. L’humiliation de n’être rien à leurs yeux. Rien ou si peu.
À la fin du repas, Reynier quitte la table, prétextant un travail à terminer.
— Faudra qu’on se revoie les photos du Canada, dit Maud.
— Bien sûr, ma chérie, répond le professeur. Demain soir, si tu veux…
Puis il s’éclipse, oubliant le masque sur le bord de la table.
Alors, Maud allume une cigarette et dévisage sa belle-mère avec un sourire cruel.
— Tu es contente de toi ? balance Charlotte.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire, rétorque Maud d’un air innocent. Tu aurais préféré que je lui parle de Luc et toi, peut-être ?
Là, c’est Charlotte qui sourit.
— Et tu voudrais dire quoi, hein ? Qu’il m’a passé un peu de crème solaire dans le dos ? Très intéressant, en effet…
— Lui dire que t’es une putain d’allumeuse !
— Contrairement à toi, je n’ai pas besoin d’allumer qui que ce soit, Maud… Et je n’y peux rien si Luc est attiré par moi. Luc et beaucoup d’autres !
Le sourire de Maud a totalement disparu. Alors, Charlotte porte l’estocade.
— Ça doit être tellement dur, pour toi… Tu voudrais qu’il t’aime alors qu’il ne te regarde même pas. Ma pauvre chérie ! Mais ne t’en fais pas : je suis sûre qu’un jour, un homme s’apercevra enfin que tu existes.
Il est vingt-deux heures trente lorsque Reynier revient dans le studio, une bouteille de single malt à la main.
— Vous avez de la glace, au moins ? espère le chirurgien.
— J’en ai, confirme Luc en ouvrant le petit congélateur au-dessus de son frigo.
Il remplit deux verres et s’assoit sur une chaise, laissant le canapé à son patron.
Reynier vide la moitié de son whisky en une seule fois.
— Je suis désolé de vous avoir fait attendre, dit-il, mais je voulais dîner avec ma femme et ma fille, sinon elles se seraient doutées de quelque chose…
— Je comprends.
Silencieux, le professeur contemple son verre.
— Je vous écoute, engage Luc.
— Je ne sais pas quoi vous dire, avoue Armand.
C’est la première fois que Luc le sent aussi faible. Aussi vulnérable.
— C’est pourtant simple, continue le garde du corps. Vous devez bien savoir de quels crimes parle cet homme, non ?
— Pas le moins du monde, prétend le chirurgien. Tout au long de ma carrière, j’ai évincé des gens. J’étais prêt à tout pour réussir, c’est vrai, mais…
— Monsieur Reynier, le message parle de crimes. Marcher sur la gueule des autres pour arriver à ses fins, c’est un comportement ignoble mais ce n’est pas un crime. Un meurtre, un assassinat ou un viol, ça, ce sont des crimes.
— Mais je n’ai jamais commis de choses pareilles ! s’offusque Armand. Jamais, je vous l’assure. Par contre…
Reynier termine son verre, Luc se hâte de le remplir à nouveau.
— Par contre ? dit-il pour l’encourager.
— Eh bien comme je vous l’ai dit lorsque je vous ai embauché, j’ai vu des gens mourir. Il y en a que je n’ai pas pu sauver pendant ma carrière et qui ont succombé pendant une opération ou des suites opératoires…
— Avez-vous commis une erreur médicale, professeur ? Aurait-on pu, lors de l’un de ces décès, vous accuser d’une négligence ou d’une faute ? — Une fois, oui, concède Reynier. C’était il y a cinq ans. Un jeune garçon… Il avait neuf ans, je m’en souviens très bien. C’était une intervention de routine sur la vessie. Mais… Mais je sortais d’une mauvaise grippe et j’avais enchaîné opération sur opération depuis le matin. J’étais épuisé… Et pendant l’intervention, je lui ai perforé l’intestin. J’ai pu réparer mon erreur, mais il est mort quelques jours plus tard d’une septicémie foudroyante.
— Il est donc bien mort par votre faute ?
— C’est ce que je viens de vous dire… Et depuis le dernier message, j’ai fait des recherches dans les dossiers de la clinique. Ce jeune garçon est mort un 16 mars…
— C’était un 16 mars, rappelle-toi, murmure Luc. Je suppose que vous avez étouffé l’affaire ?
Reynier hoche la tête.
— Les parents n’ont jamais su la vérité.
— Vous les avez rencontrés ?
— Évidemment… Enfin, le père seulement. Le père et la grand-mère, il me semble. Je n’ai aucun souvenir de la mère… Je crois qu’il était veuf. Ou divorcé, je ne sais plus. Après la mort de son fils, il a déposé une plainte, mais il a été débouté.
— Vous avez menti ?
— Oui, j’ai menti. Ainsi que tous ceux qui étaient au bloc.
— Vous vous rappelez la tête qu’avait le père ? demande Luc.
— Vaguement. Il était plus grand que moi. Une sorte de brute épaisse mal fagotée…
— Ça pourrait correspondre à celui qui a agressé Maud. Très grand, baraqué, les cheveux longs et grisonnants attachés en queue-de-cheval…
Reynier ingurgite le deuxième verre de scotch en quelques secondes et se ressert lui-même.
— Vous croyez qu’il me rend responsable de la mort de son fils et qu’il veut m’enlever ma fille, c’est ça ?
— Il ne vous rend pas responsable de la mort de son fils, corrige Luc, vous êtes responsable.
Reynier ne baisse pas les yeux, contrairement à ce qu’avait espéré Luc.
— C’est une hypothèse sérieuse, juge-t-il.
— Mais comment aurait-il su, des années après ?
— Lorsque vous avez opéré ce gamin, vous n’étiez pas seul dans le bloc…
— Vous croyez que quelqu’un a parlé ?
— Pourquoi pas ? Soyons précis, monsieur Reynier : vous rappelez-vous qui était présent à vos côtés ce jour-là ?
— Parfaitement. Ce sont des moments qu’on n’oublie pas… Il y avait l’anesthésiste et deux infirmières.
— Ces trois personnes font-elles toujours partie du personnel de la clinique ?
— Non. Enfin, deux d’entre elles sont toujours là, mais une des infirmières est partie… C’était il y a trois ans, il me semble.
— Partie de son plein gré ?
— À votre avis ? Vous me croyez assez con pour licencier une personne qui sait quelque chose de compromettant sur moi et qui a accepté de faire un faux témoignage en ma faveur ?
— Non, bien sûr…
Ils gardent le silence de longues secondes. Chacun réfléchissant de son côté.
— Qu’est-ce que vous comptez faire ? demande enfin Reynier.
Luc le considère avec un étonnement non dissimulé.
— Protéger Maud… C’est bien pour ça que vous m’avez engagé, non ?
— C’est vrai. Mais si je vous donne l’identité de cet homme, le père du petit Dimitri, est-ce que vous…
— Est-ce que je quoi, monsieur Reynier ? Qu’êtes-vous en train d’essayer de me dire ?
— Vous avez vu son visage, non ? Si je vous donne le nom, vous pouvez vérifier si c’est bien lui qui s’en est pris à Maud ?