Reynier est de plus en plus surpris.
— Marché conclu ?
— Marché conclu, répond le chirurgien. Au fait, vous avez pu joindre vos relations concernant Michel Abramov ?
— Oui, j’ai téléphoné à deux personnes, répond Luc. Ils ont entamé les recherches et doivent me rappeler dès qu’ils ont du nouveau.
— Bien… Tenez-moi au courant.
— Bien sûr, monsieur.
Lorsque Reynier quitte l’appartement, Luc se rallonge sur le canapé et termine son verre de scotch.
— Pauvre papa, murmure-t-il avec un sourire. Tu es vraiment pathétique… Tu me ferais presque de la peine !
Maud s’est enfermée dans sa chambre. Armand a déjà frappé, mais elle n’a même pas répondu.
— Maud… Ouvre, s’il te plaît. Il faut qu’on parle.
Il attend, patient, sur le seuil.
— Maud ! Allez, ouvre-moi.
Enfin, elle daigne tourner la clef dans la serrure et l’accueille froidement. Reynier s’avance doucement, comme s’il marchait sur des œufs.
— Tu es calmée ?
— Non ! Elle me fait chier !
— Tu n’as pas à lui parler sur ce ton, blâme le père en s’asseyant sur le lit. Je te rappelle que Charlotte a toujours été là pour toi !
— Ah oui ? Si ça te fait du bien de le penser…
— Qu’est-ce que tu lui reproches à la fin ?
— Tu ne vois pas qu’elle est jalouse ?
— Jalouse de quoi ? De qui ?
— Mais de moi, papa ! Elle voudrait que tu l’aimes plus que moi !
Reynier esquisse un sourire un peu triste.
— C’est impossible, répond-il. Je ne peux aimer personne plus que toi…
Maud baisse la tête.
Touchée, plein cœur.
— Tu le sais, n’est-ce pas ? Et Charlotte le sait aussi. Je ne suis pas aveugle, tu sais, ma chérie… Je vois bien qu’il y a des tensions entre vous. Mais je te demande de faire un effort. Pour moi.
— Ça fait des années que je fais des efforts…
Reynier réfléchit avant de poursuivre.
— Maud, est-ce qu’il y a quelque chose entre Luc et toi ?
Elle prend une longue respiration et vient s’asseoir à côté de lui. Elle sait ce qu’elle doit répondre. Consciente qu’au moindre faux pas, Luc sera congédié.
— Non, papa. Charlotte se goure complètement. Je ne suis pas amoureuse de lui et il n’est pas amoureux de moi… D’ailleurs, il a une petite amie.
— Il t’en a parlé ? s’étonne Reynier.
— Bien sûr ! Qu’est-ce que tu crois ? Tu sais, je l’apprécie beaucoup. Et je lui dois la vie, ne l’oublie pas…
— Je ne l’oublie pas.
— C’est un bon copain et j’espère qu’on deviendra amis. On s’entend bien, on rigole bien ensemble. Mais je le trouve… Enfin, c’est pas mon genre de mec, quoi.
— Et c’est quoi, ton genre de mec ?
Elle hausse les épaules.
— Je crois que je ne l’ai pas encore rencontré !
— Tu as tout le temps, dit son père.
— Alors, tu es rassuré ?
— Oui, avoue Reynier.
— Mais franchement, je ne vois pas pourquoi tu réagis comme ça ! Même s’il y avait eu quelque chose entre Luc et moi, ça ne te regarde pas… Et puis, en quoi ce serait si terrible ?
Reynier a du mal à trouver une réponse.
Parce que aucune ne serait la bonne.
— Je veux que tu sois heureuse dans la vie, prétend-il simplement. Et Luc, avec le boulot qu’il fait, ne serait pas un homme pour toi. Regarde, en ce moment, il n’est pas avec sa copine !
— C’est vrai, acquiesce Maud.
Elle serait prête à admettre n’importe quoi pour calmer les soupçons de son père.
Mentir et cacher ses sentiments s’apprend.
Comme à peu près tout.
— Tu sais, papa, je crois que tu ne devrais pas annuler ce voyage à Bali. Parce que ça nous ferait du bien, à Charlotte et moi, de ne plus nous voir quelques jours. On se tape sur les nerfs, ces derniers temps.
— J’ai déjà pris ma décision, révèle Reynier.
Maud retient sa respiration.
— Charlotte partira comme prévu et je la rejoindrai pour la deuxième semaine. Je ne me sentais pas de te laisser seule pendant quinze jours.
Sa fille respire à nouveau. C’est moins catastrophique que prévu.
— D’accord, papa, dit-elle en souriant.
Elle l’embrasse sur la joue et il ne peut s’empêcher de la serrer dans ses bras.
Dès que Maud lui a téléphoné, Reynier a annulé son cours à la fac. Au volant de sa voiture, il traverse Nice en direction du commissariat.
Il trouve une place dans un parking souterrain et, quelques minutes plus tard, pénètre dans l’hôtel de police.
Maud et Luc patientent dans une petite salle surchauffée et le professeur vient s’asseoir près de sa fille.
— Alors ?
— Alors rien, soupire Maud. Ça fait une demi-heure qu’on poireaute…
À peine a-t-elle dit cela que le lieutenant Lacroix fait son apparition.
— Bonjour, dit-il. Veuillez me suivre.
Ils le talonnent jusqu’à son bureau exigu et Luc est obligé de rester debout par manque de chaises.
— Merci d’être venus tous les trois, poursuit Lacroix. Et désolé pour l’attente.
— Que se passe-t-il exactement ? interroge le chirurgien.
— Nous avons arrêté un individu ce matin, annonce le lieutenant. Il venait d’agresser une jeune femme qui faisait son footing du côté du canal de Gairaut. Comme il correspond à peu près au signalement de votre agresseur, mademoiselle Reynier, nous pensons qu’il peut s’agir du même homme. Alors nous avons préparé une parade et…
— Une quoi ? l’interrompt Maud.
— Une parade, c’est une séance d’identification, explique Lacroix. Nous allons vous placer dans une pièce et vous allez observer plusieurs hommes parmi lesquels il y aura ce fameux individu. Vous pourrez nous dire si vous reconnaissez le type qui vous a attaquée. Et monsieur Garnier, en votre qualité de témoin de l’agression, vous ferez la même chose. D’accord ?
Luc hoche la tête.
— Allons-y, dit le lieutenant.
Ils traversent un couloir et Lacroix invite Maud à pénétrer dans un petit bureau. Une vitre fumée le sépare d’une autre pièce, plus grande, dans laquelle cinq hommes sont alignés de face et tiennent dans les mains un petit carton marqué d’un numéro.
Dès qu’elle les aperçoit, Maud a un mouvement de recul.
— N’ayez crainte, dit Lacroix à voix basse. Ils ne peuvent pas vous voir.
La jeune femme s’approche du miroir sans tain et met moins d’une minute à répondre.
— Non, dit-elle. Il n’est pas là.
— Prenez votre temps, prie le lieutenant. Et si vous le souhaitez, je peux leur demander de se mettre de profil.
Maud les observe à nouveau et arrive à la même conclusion.
— Non, je ne reconnais personne, désolée.
Elle rejoint son père dans le couloir, tandis que Luc pénètre à son tour dans la pièce. Il observe longuement les hommes alignés face à lui puis se tourne vers Lacroix.
— Ce n’est pas l’un d’entre eux, dit-il.
— Vous êtes sûr de vous ? Parce qu’il faisait sombre, ce soir-là…
Évidemment, Lacroix ignore que Luc a revu l’agresseur en plein jour.
— Aucun doute, lieutenant.
— Bon, tant pis, soupire Lacroix.