Выбрать главу

– Soyez sans inquiétude, dit Lucien. On en aura fini dans une demi-heure.

– Parfait, dit Siméonidis. Vous avancez vite.

– À propos, dit Marc, votre beau-fils avait-il aussi figuré dans Elektra?

– À Toulouse? Sans doute, dit Siméonidis. Il a figuré dans tous ses spectacles, de 1973 à 1978. C'est après qu'il a tout lâché. Ne piétinez pas de son côté, vous perdez votre temps.

– Cette agression pendant Elektra, Sophia vous 1'avait-elle racontée?

– Sophia détestait qu'on en parle, dit Siméonidis après un silence.

Après le départ du vieux Grec, Marc regarda Lucien qui, affalé dans un fauteuil défoncé, étendait ses jam bes en jouant avec sa coupure de journal.

– Dans une demi-heure? cria Marc. Tu ne fous rien, tu rêves à tes carnets de guerre, il y a des tas de trucs à recopier, mais toi, tu décides de te barrer dans une demi-heure?

Sans bouger, Lucien montra son sac du doigt.

– Là-dedans, dit-il, j'ai mis deux kilos et demi d'ordinateur portable, neuf kilos de scanner, du parfum, un caleçon, une grosse ficelle, un duvet, une brosse à dents et une tranche de pain. Tu comprends pourquoi je voulais prendre un taxi à la gare. Prépare-moi tes documents, j'enregistre tout ce qui te fait plaisir et on l'emporte avec nous à la baraque pourrie. Voilà.

– Comment as-tu pensé à ça?

– Après ce qui est arrivé à Dompierre, on pouvait prévoir que les flics tentent d'interdire la copie des archives. Prévoir les manœuvres de l'adversaire, mon ami, c'est tout le secret d'une guerre. L'ordre officiel arrivera vite, mais après nous. Dépêche-toi mainte nant.

– Pardon, dit Marc, je m'énerve tout le temps en ce moment. Toi aussi d'ailleurs.

– Non, je m'emporte, dans une direction ou dans une autre. C'est assez différent.

– C'est à toi ces bécanes? demanda Marc. Ça vaut du fric.

Lucien haussa les épaules.

– C'est la fac qui me les a prêtées, je dois les rendre dans quatre mois. Il n'y a que les fils électriques qui m ' appartiennent.

Il rit et brancha ses machines. À mesure que les documents étaient copiés, Marc respirait mieux. Il n'y aurait peut-être rien à en tirer mais l'idée qu'il pourrait les consulter sans hâte, dans l'abri de son deuxième étage médiéval, le soulageait. L'essentiel du carton y passa.

– Des photos, dit Lucien en agitant une main.

– Tu crois?

– Sûr. Envoie les photos.

– Il n'y a que des photos de Sophia.

– Pas de vue générale, de la troupe au salut, du dîner après la générale?

– Que Sophia, je te dis.

– Alors laisse tomber.

Lucien enroula ses machines dans un vieux duvet, ficela le tout et y attacha une longue corde. Puis il ouvrit doucement la fenêtre et fit descendre avec précaution le fragile paquet.

– II n'existe pas de pièce sans ouverture, dit-il. Et en bas d'une ouverture, il y a toujours un sol, quel qu'il soit. C'est la courette aux poubelles, je préfère ça à la rue. J'y suis.

– On monte, dit Marc.

Lucien lâcha la corde et referma la fenêtre sans bruit. Il retourna s'asseoir dans le vieux fauteuil et reprit sa pose nonchalante.

Le flic entra, avec l'expression rassasiée du type qui vient d'abattre un perdreau en plein vol.

– Interdiction de prendre copie de quoi que ce soit et interdiction de consulter quoi que soit, dit l'imbécile. Ce sont les nouveaux ordres. Prenez vos affaires et sortez d'ici.

Marc et Lucien obéirent en râlant et suivirent le flic. Quand ils revinrent au salon, Mme Siméonidis avait mis la table pour cinq. Ils étaient donc comptés pour le dîner. Cinq, pensa Marc, ça voulait dire le fils aussi, sans doute. Il fallait voir le fils. Ils remercièrent. Le jeune flic les fouilla avant qu'ils ne s'asseyent et vida le contenu de leurs sacs, qu'il retourna et plia dans tous les sens.

– Ça va, dit-il, vous pouvez tout remballer. Il quitta le salon et alla se poster dans l'entrée.

– Si j'étais vous, lui dit Lucien, je me collerais plutôt devant la porte de la pièce aux archives jusqu'à notre départ. On pourrait remonter. Vous prenez des risques, gendarme.

Mécontent, le flic monta à l'étage et s'installa dans la pièce même. Lucien demanda à Siméonidis de lui indiquer l'accès à la courette aux poubelles et sortit récupérer son paquet qu'il fourra dans le fond de son sac. Il trouvait que depuis quelque temps, les poubelles traversaient fréquemment sa vie.

– Pas d'inquiétude, lui dit Lucien. Tous vos originaux sont restés là-haut. Vous avez ma parole.

Le fils arriva un peu en retard pour prendre sa place à table. Le pas lent, la quarantaine lourde, Julien n'avait pas hérité de sa mère le désir de paraître indispensable et efficace. Il sourit gentiment aux deux invités, un peu piteux, effacé, et Marc en conçut des regrets. Ce type, qu'on disait improductif et velléitaire, coincé entre sa mère activiste et son beau-père patriarche, lui faisait de la peine. Marc était vite influencé quand on lui souriait gentiment. Et puis Julien avait pleuré pour Sophia. Il n'était pas laid, mais avait le visage gonflé. Marc aurait préféré ressentir de l'aversion, de l'hostilité, enfin quelque chose de plus convaincant pour en faire un meurtrier. Mais comme il n'avait jamais vu de meurtrier, il se dit qu'un être flexible écrasé par sa mère et souriant gentiment pouvait très bien faire l'affaire. Pleurer un petit coup ne veut rien dire.

Sa mère aussi pouvait faire l'affaire. S'agitant, plus affairée que ne l'exigeait le service de la table, plus loquace que ne le demandait la conversation, Jacqueline Siméonidis était fatigante. Marc observa son chignon bas, ficelé avec précision sur sa nuque, ses mains vigoureuses, sa voix et son animation truquées, sa détermination stupide quand elle distribuait à chacun sa part d'endives au jambon, et pensa que cette femme pouvait tout tenter pour accroître un pouvoir, un capital et résoudre les débâcles financières de son fils indolent. Elle avait épousé Siméonidis. Par amour? Parce qu'il était le père d'une cantatrice déjà célèbre? Parce que cela ouvrirait à Julien les portes des théâtres? Oui, l'un et l'autre avaient des motifs pour tuer et peut-être de bonnes dispositions. Pas le vieux, évidemment. Marc le regardait trancher dans ses endives à gestes vifs. Son autoritarisme en aurait fait un tyran parfait si Jacqueline n'avait eu de quoi se défendre. Mais la souffrance patente du père grec interdisait qu'on le soupçonne de quoi que ce soit. Tout le monde était d'accord là-dessus.

Marc avait les endives au jambon en horreur, sauf quand elles sont bien faites, ce qui relève du domaine de l'exceptionnel. Il voyait Lucien se goinfrer pendant que lui se débattait avec cette matière amère et aqueuse qui le révulsait. Lucien avait pris les rênes de la conversation qui roulait sur la Grèce au début du siècle. Siméonidis lui répondait par phrases brèves et Jacqueline dépensait son énergie à démontrer son vif intérêt pour toutes choses.

Marc et Lucien attrapèrent le train de 22 h 27. Ce fut le vieux Siméonidis qui les emmena en voiture à la gare, d'une conduite ferme et rapide.

– Tenez-moi au courant, dit-il en leur serrant la main. Qu'y a-t-il dans votre paquet, jeune homme? demanda-t-il à Lucien.

– Ordinateur et tout ce qu'il faut dedans, dit Lucien en souriant.

– Bien, dit le vieux.

– Au fait, dit Marc. C'est le carton 1978 que Dom-pierre a dépouillé, pas le 1982. Autant que vous le sachiez, vous y trouverez peut-être des choses qui nous ont échappé.

Marc surveilla la réaction du vieux. C'était offensant, un père ne tue pas sa fille, sauf Agamemnon. Siméonidis ne répondit pas.

– Tenez-moi au courant, répéta-t-il.

Pendant l'heure de voyage, Lucien et Marc ne se dirent pas un mot. Marc parce qu'il aimait les trains dans la nuit, Lucien parce qu'il pensait aux carnéts de guerre de Frémonville père et au moyen de les obtenir.