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Lucien vida son verre et en demanda un autre à Mathias. Au lieu de ça, Mathias lui apporta un émincé de veau.

– Mange, dit-il.

Lucien regarda le visage résolu de Mathias et attaqua son émincé.

– Rachel m'a dit qu'à l'époque, Dompierre fils, c'est-à-dire Christophe, avait refusé de croire quoi que ce soit de ce genre sur son père. La mère et le fils se sont bagarrés dur avec les flics mais ça n'a rien changé. Double assassinat classé à la rubrique trafic de drogue. Ils n'ont jamais mis la main sur le meurtrier.

Lucien se calmait. Son souffle redevenait régulier. Vandoosler avait pris sa tête de flic, le nez offensif, les yeux enfoncés loin derrière ses sourcils. Il massacrait les morceaux de pain que Mathias avait apportés dans une corbeille.

– De toute façon, dit Marc, qui essayait de classer ses idées à toute vitesse, ça n'a rien à voir avec notre truc. Ces deux types se sont fait buter plus d'un an après la représentation d'Elektra. Affaire de drogue, en plus. Je suppose que les flics savaient de quoi ils parlaient.

– Ne fais pas l'imbécile, Marc, dit Lucien avec impatience. Le jeune Christophe Dompierre n'y croyait pas. Aveuglement d'amour filial? Peut-être. Mais quinze ans plus tard, quand Sophia se fait tuer, il réapparaît, il cherche une nouvelle piste. Tu te souviens de ce qu'il t'a dit? De sa «misérable petite croyance»?

– S'il se trompait il y a quinze ans, dit Marc, il pouvait encore se tromper il y a trois jours.

– Sauf, dit Vandoosler, qu'il s'est fait tuer. On ne tue pas quelqu'un qui se trompe. On tue quelqu'un qui trouve.

Lucien hocha la tête et sauça son assiette d'un geste ample. Marc soupira. Il se trouvait l'esprit lent ces derniers temps et ça le souciait.

– Dompierre avait trouvé, reprit Lucien à voix basse. Il avait donc déjà raison, il y a quinze ans.

– Trouvé quoi?

– Qu'un figurant avait agressé Sophia. Et si tu veux mon avis, son père savait qui c'était, et il lui avait dit. Il l'avait peut-être croisé quand il sortait en courant de la loge, la cagoule à la main. Ce qui fait que le lendemain, le figurant ne revient pas. Il a la trouille d'être reconnu. Ce doit être la seule chose que Christophe savait: que son père connaissait l'agresseur de Sophia. Et que si Frémonville trafiquait de la coke, ce n'était pas le cas de Daniel Dompierre. Trois sachets derrière une plaque de cheminée, c'est un peu gros, non? Le fils a raconté ça aux flics. Mais cette vieille anecdote de scène qui datait de plus d'un an n'intéressait pas les flics. La brigade des stups tenait l'affaire et l'agression contre Sophia Siméonidis n'avait aucune importance. Alors le fils Dompierre a dû laisser tomber. Mais quand Sophia s'est fait tuer à son tour, il a repris le mors aux dents. L'affaire continuait. Il avait toujours pensé que son père et Frémonville avaient été tués, non pas pour de la coke, mais parce que le hasard leur avait fait croiser à nouveau la route de l'agres-seur-violeur. Et celui-ci les a flingues pour qu'ils ne parlent pas. Ça devait être sacrement important pour lui.

– Ton truc ne tient pas debout, dit Marc. Pourquoi le gars ne les aurait-il pas flingues tout de suite?

– Parce que ce gars portait sûrement un nom de scène. Si tu t'appelles Roger Boudin, tu as intérêt à changer ton nom pour Frank Delner par exemple, ou n'importe quoi qui sonne un peu aux oreilles d'un metteur en scène. Donc, le type se barre sous son pseudo et il est tranquille. Qui veux-tu qui devine que Frank Delner, c'est Roger Boudin?

– Bon et alors, merde?

– Tu es nerveux aujourd'hui, Marc. Et alors, imagine que plus d'un an après, le type croise Dompierre, et sous son vrai nom cette fois? Là, plus le choix: il les flingue, lui et son ami, certainement mis dans la confidence. Il sait que Frémonville est un dealer et ça l'arrange au poil. Il planque trois sachets chez Dompierre, les flics avalent le tout et l'affaire s'en va aux stups.

– Et pourquoi ton Boudin-Delner aurait-il tué Sophia quatorze ans plus tard, puisque Sophia, de toute façon, ne l'avait pas identifié?

Lucien, à nouveau fiévreux, plongea dans un sac en plastique qu'il avait déposé sur la chaise.

– Bouge pas, mon vieux, bouge pas.

Il fouilla un moment dans un tas de papiers et en sortit un rouleau retenu par un élastique. Vandoosler le regardait, visiblement admiratif. Le hasard avait servi Lucien, mais Lucien avait drôlement bien harponné ce hasard.

– Après ça, dit Lucien, j'étais déboussolé. La dame Rachel aussi, d'ailleurs. Ça l'avait remuée de fouiller ses souvenirs. Elle n'était pas au courant de l'assassinat de Christophe Dompierre et tu penses bien que je ne lui ai rien dit. On s'est fait un petit café, sur le coup de dix heures, pour se remonter. Et puis, c'était bien joli tout ça, mais je pensais toujours à mes carnets de guerre. C'est humain, tu comprends.

– Je comprends, dit Marc.

– Rachel de Frémonville faisait beaucoup d'efforts pour ces carnets de guerre, mais peine perdue, ils étaient vraiment égarés. En buvant son café, elle a poussé une petite exclamation. Tu sais, ces petites exclamations magiques, comme dans un vieux film. Elle se souvenait que son mari, qui était très attaché à ces sept carnets, avait pris la précaution de les faire clicher par son photographe de presse. Parce que le papier de ces carnets était de mauvaise qualité et commençait à se piquer, à partir en dentelle. Elle me dit qu'avec de la chance, le photographe avait pu garder des épreuves ou des négatifs de ces photos de carnets, pour lesquelles il s'était donné beaucoup de mal. C'était écrit au crayon et pas facile à clicher. Elle m'a filé l'adresse du photographe, à Paris heureusement, et j'ai foncé droit chez lui. Il était là, à tirer des épreuves. II n'a que la cinquantaine et il est toujours dans le métier. Tiens-toi bien, Marc, mon ami: il avait conservé les négatifs des photos des carnets et il va me les développer! Sans blague.

– Magnifique, dit Marc d'un ton maussade. Je te parlais du meurtre de Sophia, pas de tes carnets.

Lucien se tourna vers Vandoosler en désignant Marc.

– Il est vraiment nerveux, hein? Impatient?

– Quand il était petit, dit Vandoosler, et qu'il faisait tomber sa balle du balcon dans la cour en bas, il tré pignait aux larmes jusqu'à ce que j'aille la rechercher. Il n'y avait plus que ça qui comptait. J'en ai fait des allers et retours. Et pour des petites balles mousse de rien du tout, encore.

Lucien rit. Il avait à nouveau l'air heureux, mais ses cheveux bruns étaient toujours collés de sueur. Marc sourit aussi. Il avait complètement oublié le coup des balles mousse.

– Je continue, dit Lucien toujours chuchotant. Tu as pigé que ce photographe suivait Frémonville dans ses reportages? Qu'il faisait la couverture photo des spectacles? J'ai pensé qu'il avait peut-être gardé des épreuves. Il était au courant de la mort de Sophia mais pas de celle de Christophe Dompierre. Je lui en ai dit deux mots et l'affaire lui a paru assez sérieuse pour qu'il recherche son dossier sur Elektra. Et voilà, dit Lucien en agitant le rouleau sous les yeux de Marc. Des photos. Et pas que de Sophia. Des photos de scène, de groupe.

– Montre, dit Marc.

– Patience, fit Lucien.

Lentement, il défit son rouleau et en tira avec précaution un cliché qu'il étala sur la table.

– Toute la troupe au salut le soir de la première, dit-il en calant chaque coin de la photo avec des verres. Il y a tout le monde. Sophia au milieu, entourée du ténor et du baryton. Bien sûr ils sont tous maquillés et en costume. Mais tu ne reconnais personne? Et vous, commissaire, personne?