Durant les minutes qui suivirent, Sexton et Tench parèrent leurs attaques réciproques. Tench esquissa quelques faibles tentatives pour détourner celles de Sexton, mais celui-ci ne cessait de la relancer sur le budget de la NASA.
— Sénateur, reprit Tench, vous souhaitez faire des coupes sombres dans le budget de la NASA, mais avez-vous la moindre idée du nombre d‘emplois high-tech qu‘une telle politique supprimerait ?
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Sexton faillit lui éclater de rire au nez. Et cette femme est considérée comme la bête politique numéro un de Washington ?
se demanda-t-il. Tench avait manifestement beaucoup à apprendre sur le marché du travail de ce pays. Les emplois high-tech, quel que soit leur nombre, ça ne pesait pas lourd en comparaison de la quantité de cols bleus américains qui trimaient dur pour gagner leur vie et payaient trop d‘impôts.
Sexton bondit.
— Marjorie, nous parlons ici de milliards de dollars d‘économie. Si le résultat doit être que quelques scientifiques de la NASA s‘inscrivent dans une agence pour l‘emploi afin d‘essayer de vendre leurs compétences ailleurs, je m‘en lave les mains. Mon rôle à moi, c‘est de réduire la dépense publique.
Marjorie Tench resta silencieuse, comme si elle accusait le coup. L‘animateur de CNN en profita pour renchérir :
— Madame Tench, une réaction ?
La conseillère du Président finit par s‘éclaircir la voix avant de parler.
— Je suis simplement surprise d‘entendre que M. Sexton se pose en adversaire inconditionnel de la NASA.
Les yeux de Sexton s‘étrécirent. Bien essayé, ma fille, se dit-il.
— Je ne suis pas anti-NAS A et je rejette cette accusation.
Je suis simplement en train de dire que les comptes de la NASA traduisent parfaitement les débordements budgétaires de notre Président. La NASA prétendait qu‘elle allait construire la navette spatiale pour cinq milliards de dollars, elle a coûté douze milliards. On nous a aussi assuré qu‘on allait fabriquer une station spatiale pour huit milliards, et la station a fini par coûter cent milliards.
— Les Américains sont leaders dans ce domaine, objecta Tench, parce qu‘ils se fixent des objectifs ambitieux et qu‘ils les atteignent coûte que coûte.
— Ma chère Marge, cet appel à l‘orgueil national ne marche pas avec moi. Ces deux dernières années, la NASA a multiplié ses dépenses par trois, et il a bien fallu qu‘elle garde la tête basse pour demander au Président de combler les déficits que ses gaffes avaient entraînés. Est-ce cela votre notion de la fierté
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nationale ? Si vous voulez parler de fierté nationale, parlons alors d‘écoles performantes. Parlons d‘une assurance maladie universelle. Parlons d‘enfants intelligents et doués qui grandissent dans un pays capable de leur offrir des occasions d‘exprimer leur potentiel. Voilà mon idée de la fierté nationale !
Marjorie Tench lui jeta un regard furibond.
— Puis-je vous poser une question directe, sénateur ?
Sexton ne répondit rien, et se contenta d‘attendre. Les mots de Marjorie Tench se firent incisifs, son ton devint plus ferme, plus agressif.
— Sénateur, si je vous disais que l‘exploration spatiale n‘est pas réalisable à un budget inférieur à celui qui est actuellement alloué à l‘Agence, prendriez-vous l‘initiative de la démanteler purement et simplement ?
La question ressemblait beaucoup à une pierre chutant violemment dans le jardin de Sexton. Peut-être que Tench n‘était pas si stupide que ça, après tout. Elle avait réussi à attirer Sexton dans un piège avec sa question soigneusement formulée qui le forçait à prendre position par oui ou par non, bref à abattre ses cartes et à choisir une fois pour toutes une position claire.
Instinctivement, Sexton essaya de se dérober.
— Je ne doute pas qu‘avec une gestion saine la NASA pourrait explorer l‘espace pour beaucoup moins que ce que nous...
— Sénateur Sexton, répondez à la question. Explorer l‘espace est une entreprise périlleuse et coûteuse. Un peu comme de construire un avion de transport pour passagers. Soit on le fait bien, soit il vaut mieux ne pas le faire du tout, les risques sont trop grands. Ma question est donc la suivante : si vous devenez Président et si vous êtes confronté à la décision de continuer à subventionner la NASA au même niveau qu‘aujourd‘hui ou de jeter tout le programme spatial américain aux oubliettes, laquelle de ces options choisissez-vous ?
Merde. Sexton jeta un coup d‘œil vers Gabrielle à travers la vitre de la régie. Son expression conforta Sexton dans ce qu‘il savait déjà. Assumez vos convictions. Soyez direct. Ce n‘est pas
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le moment de tourner autour du pot, semblait-elle lui dire.
Sexton releva le menton.
— Oui, si j‘étais confronté à cette décision, je transférerais le budget actuel de la NASA à l‘Éducation nationale. Je ferais passer nos enfants avant la recherche spatiale.
Marjorie Tench afficha une expression de totale surprise.
— Je suis abasourdie par ce que j‘entends ! Vous ai-je bien compris, sénateur ? Si vous étiez Président, vous me dites que vous annuleriez le programme spatial américain ?
Sexton sentit la moutarde lui monter au nez. Elle avait réussi à lui faire dire ce qu‘elle voulait. Il essaya de contrer, mais Tench avait déjà repris son laïus.
— Donc, sénateur, je veux que les auditeurs l‘entendent à nouveau, vous nous dites que vous vous débarrasseriez de l‘Agence qui a envoyé des hommes sur la Lune ?
— Je pense que la conquête spatiale est un chapitre clos !
Les temps ont changé. La NASA ne joue plus un rôle décisif dans la vie quotidienne des Américains et pourtant nous continuons à la financer.
— Vous pensez donc que l‘espace n‘est pas l‘avenir de l‘humanité ?
— Bien sûr que l‘espace représente l‘avenir, mais la NASA est un dinosaure ! Laissons le secteur privé explorer l‘espace.
Les contribuables américains ne devraient pas avoir à signer des chèques chaque fois qu‘un quelconque ingénieur de Washington veut prendre un cliché de Jupiter à un milliard de dollars. Les Américains sont fatigués de devoir sacrifier l‘avenir de leurs enfants pour entretenir une agence démodée qui donne si peu en retour alors qu‘elle nous coûte si cher !
Tench poussa un soupir consterné.
— Elle nous donne si peu en retour ? Mais, à l‘exception peut-être du programme SETI, la NASA nous a beaucoup donné en retour, sénateur...
Sexton fut choqué que Marjorie Tench ait seulement osé prononcer le nom de SETI. Mais elle venait de commettre une bourde majeure. Le programme SETI était consacré à la recherche d‘une intelligence extraterrestre et il était le gouffre financier le plus abyssal de toute l‘histoire de la NASA. L‘Agence
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avait essayé de redorer le blason de son projet en le rebaptisant
« Origines » et en le réaménageant, il s‘agissait pourtant du même pari perdu d‘avance.
— Marjorie, reprit Sexton en sautant sur l‘occasion, je vais parler du projet SETI uniquement parce que vous y faites allusion.
Etrangement, Tench eut l‘air avide d‘entendre ce qu‘il avait à dire. Sexton se racla la gorge.
— La plupart des gens ne savent pas que la NASA recherche E.T. depuis trente-cinq ans maintenant : on a déployé des armées de satellites, de gigantesques émetteurs récepteurs, on dépense des millions en salaires pour rémunérer des scientifiques qui sont assis à écouter des bandes sur lesquelles il n‘y a rien. Il s‘agit d‘une gabegie absolument inadmissible.