— Sénateur Sedgewick Sexton ! clama-t-il en faisant chanter les syllabes de son patronyme.
Gabrielle n‘entendit pas le nom de l‘interlocuteur, mais Sexton l‘écoutait avec une grande attention.
— Parfait ! déclara-t-il avec enthousiasme. Très heureux que vous ayez téléphoné. Que diriez-vous de 18 heures ce soir ?
J‘ai un appartement dans le centre, confortable et discret. Je
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vous ai donné l‘adresse, je crois ? Je me réjouis de vous voir. À
tout à l‘heure, donc.
Il éteignit son portable, l‘air satisfait.
— Un nouveau fan ? demanda Gabrielle.
— Ils se multiplient. Et ce type-là est un poids lourd.
— Ça se sent. Et si vous le recevez chez vous...
Sexton défendait la sacro-sainte intimité de son appartement aussi farouchement qu‘un fauve protège sa tanière. Il haussa les épaules.
— En effet. J‘ai pensé qu‘il méritait une petite faveur personnelle. Une réception privée devrait le stimuler. Ce genre de rendez-vous peut se révéler précieux pour établir une relation de confiance.
Gabrielle acquiesça, et sortit l‘agenda des rendez-vous.
— Vous voulez que je l‘inscrive ?
— C‘est inutile. J‘avais prévu une soirée tranquille chez moi.
La page était en effet barrée de la main de Sexton des deux grosses lettres SP – qui pouvaient signifier indifféremment
« soirée privée », « sans projet » ou « seul et peinard ». Il s‘en programmait une de temps à autre, se cloîtrait chez lui, débranchait le téléphone et s‘adonnait à son activité favorite –
la dégustation d‘un bon cognac, seul ou avec quelques vieux amis –, avec l‘illusion d‘oublier la politique.
Gabrielle lui lança un regard étonné.
— Ainsi vous laissez votre campagne empiéter sur une de vos SP ? Je suis impressionnée.
— Il se trouve que ce type a réussi à me joindre un soir où je suis libre. Je vais lui consacrer un peu de temps, histoire de savoir ce qu‘il a à me dire.
Gabrielle brûlait d‘envie de demander qui était ce mystérieux personnage, mais Sexton avait visiblement l‘intention de rester vague, et elle avait appris à se montrer discrète quand il le fallait.
En sortant du périphérique, elle jeta un dernier coup d‘œil à la page d‘agenda marquée SP, avec l‘étrange impression que le sénateur attendait cet appel téléphonique.
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27.
Au centre de la bulle, à six mètres au-dessus de la glace, se dressait un échafaudage en trépied, curieuse association d‘une plate-forme pétrolière à une tour Eiffel disproportionnée.
Rachel observait le dispositif sans comprendre comment un tel engin pouvait parvenir à extraire l‘énorme météorite du glacier.
Au-dessous de la tour, on avait installé plusieurs treuils sur des plaques d‘acier, elles-mêmes fixées sur la glace par de gros boulons. Des câbles tendus depuis les treuils jusqu‘aux poulies du sommet plongeaient ensuite à la verticale dans d‘étroits orifices forés dans la glace. Un groupe de techniciens athlétiques se relayait pour tendre les appareils de levage. À
chaque tour de serrage, les câbles progressaient de quelques centimètres, comme lorsqu‘on remonte l‘ancre à bord d‘un bateau.
Il y a quelque chose qui m‘échappe, se dit Rachel en s‘approchant de la zone d‘extraction. Elle avait l‘impression que ces hommes étaient en train de hisser la météorite à travers la glace.
— Un peu de coordination, bon Dieu ! hurla une voix de femme, aussi douce qu‘une tronçonneuse.
Rachel leva les yeux. Vêtue d‘une combinaison de ski jaune couverte de taches de graisse, une petite femme lui tournait le dos. Elle dirigeait la manœuvre. Elle prenait des notes sur un bloc, avançant et reculant d‘un pas raide, houspillant ses hommes tel un sergent instructeur.
— Bande de femmelettes, ne me dites pas que vous êtes fatigués !
— Norah ! cria Corky. Arrête d‘engueuler ces pauvres gars et viens plutôt flirter avec moi !
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— C‘est toi, Marlinson ? répondit-elle sans daigner se retourner. Avec ton inimitable petite voix de fausset... Reviens me voir quand tu seras pubère !
— Comme vous le voyez, Rachel, son charme féminin nous réchauffe toujours le cœur.
— J‘ai entendu, espèce d‘astronaute en chambre ! répliqua Mangor sans cesser de prendre des notes. Et si ce sont mes fesses qui t‘intéressent, je te signale que ma combinaison leur ajoute une dizaine de kilos !
— Ne t‘inquiète pas, ma belle, ce n‘est pas ton derrière de mammouth laineux qui m‘intéresse, c‘est ton charme exquis.
— Va te faire voir !
— J‘ai une bonne nouvelle pour toi ! On dirait que le Président nous a envoyé une deuxième femme.
— On le savait, c‘est toi !
— Norah ! intervint Tolland. Aurais-tu une minute pour que je te présente quelqu‘un ?
Au son de la voix de Michael, la glaciologue interrompit son travail et se retourna, abandonnant sur-le-champ ses manières de harpie.
— Mike ! s‘écria-t-elle en se précipitant vers lui, où étais-tu ? Voilà des heures que je ne t‘ai pas vu.
— Je montais mon documentaire.
— Et comment est ma séquence ?
— Tu es magnifique, et brillante.
— Mike est très fort en effets spéciaux, commenta Corky.
Norah ne réagit pas. Elle regarda Rachel, un sourire poli et distant aux lèvres.
— J‘espère que tu n‘es pas en train de me tromper..., reprit-elle à l‘intention de Tolland.
Le visage taillé à coups de serpe de Michael s‗empourpra légèrement.
— Je voudrais te présenter Rachel Sexton, agent des services secrets, envoyée par le Président. C‘est la fille du sénateur Sedgewick Sexton.
— Je ne vais même pas faire semblant de comprendre, répondit Mangor, décontenancée.
Elle serra la main de Rachel sans retirer ses gants.
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— Soyez la bienvenue au sommet du monde.
— Merci, sourit Rachel.
Malgré la rudesse de son ton, Norah Mangor avait une expression aimable et malicieuse. Des cheveux bruns très courts, striés de mèches grises, des yeux vifs et perçants, comme deux cristaux de glace. Une assurance inébranlable qui plut immédiatement à Rachel.
— Tu aurais une minute pour expliquer ton travail à Rachel ? demanda Tolland.
— Tu l‘appelles déjà par son prénom ? Eh bien...
— Je t‘avais prévenu, mon vieux, susurra Corky.
Norah Mangor emmena Rachel faire le tour de l‘échafaudage. Les trois autres devisaient en les suivant d‘un pas nonchalant.
— Vous voyez ces trous forés dans la glace sous le trépied ?
s‘enquit la glaciologue d‘un ton radouci.
Rachel hocha la tête et baissa les yeux sur les orifices d‘une trentaine de centimètres de diamètre, où s‘enfonçaient les câbles d‘acier.
— Ce sont les trous qu‘on a percés pour prélever des carottes et radiographier la météorite. Nous les utilisons pour acheminer des vis à œilleton qui seront insérées dans la roche.