mesure avec des problèmes comme l‘avortement, la Sécurité sociale ou la santé, mais le sénateur Sexton en avait fait son sujet de polémique favori. Il allait lui exploser en pleine figure.
D‘ici à quelques heures, les Américains retrouveraient leur passion pour la NASA. Les rêveurs en auraient les larmes aux yeux ; les scientifiques n‘en croiraient pas leurs oreilles. Les enfants laisseraient leur imagination galoper. Les petits soucis financiers quotidiens s‘évanouiraient, éclipsés par ce prodigieux événement. Le Président en sortirait avec des allures de phénix, il ferait figure de héros. Et, en plein cœur des célébrations, le sénateur apparaîtrait soudain comme un petit esprit, un grippe-sou sans envergure qui n‘avait rien compris à l‘esprit d‘aventure américain.
Le bip de l‘ordinateur la tira de ses pensées.
00 : 05 SECONDES.
Le moniteur se mit à clignoter, puis l‘emblème présidentiel se matérialisa sur l‘écran, bientôt remplacé par le visage du président Herney.
— Bonjour, Rachel ! lança-t-il avec un regard malicieux. Je parie que vous venez de passer un après-midi passionnant.
29.
Le bureau de Sedgewick Sexton était situé au deuxième étage de l‘immeuble Philip A. Hart, un bâtiment du Sénat, sur la rue C, au nord du Capitole. Les mauvaises langues estimaient que ce quadrilatère blanc postmoderne ressemblait davantage à une prison qu‘à un ensemble de bureaux – opinion partagée par la plupart de ceux qui y travaillaient.
Les longues jambes de Gabrielle Ashe faisaient nerveusement les cent pas devant son ordinateur. Un nouveau message était arrivé à son adresse électronique, et elle ne savait qu‘en penser.
– 135 –
Elle relut les deux premières lignes :
SEDGEWICK SUR CNN IMPRESSIONNANT.
J‘AI DE NOUVELLES INFOS POUR VOUS.
Elle recevait ce genre de messages depuis plus de deux semaines. L‘adresse électronique était bidon mais elle avait réussi à établir un lien avec le domaine « whitehouse gov ». Son mystérieux correspondant faisait-il partie du personnel de la Maison Blanche ? Il s‘était en tout cas révélé être une source précieuse de renseignements sur la NASA, avec notamment l‘annonce d‘une rencontre secrète entre le président Herney et l‘administrateur de l‘Agence spatiale.
Gabrielle s‘était tout d‘abord méfiée de ces informations mais, en les vérifiant l‘une après l‘autre, elle avait constaté avec stupéfaction
qu‘elles
étaient
aussi
exactes
qu‘utiles :
renseignements classés sur les dépenses excessives de la NASA, sur ses missions coûteuses, documents prouvant que les recherches de l‘Agence sur la vie extraterrestre étaient une source de dépenses aussi exagérées qu‘improductives – plus les sondages d‘opinion non publiés montrant que la question de la NASA était en train d‘éroder la popularité du président Herney.
Pour se mettre en valeur auprès de Sexton, Gabrielle ne l‘avait pas tenu au courant des messages qu‘elle recevait de la Maison Blanche. Elle lui transmettait ces informations en les attribuant à « une de ses sources personnelles ». Sexton se montrait toujours reconnaissant, et il avait la sagesse de ne pas poser de questions sur leur origine. Gabrielle sentait qu‘il la soupçonnait d‘user de ses charmes pour les obtenir et remarquait avec une certaine inquiétude que cette idée ne semblait nullement le déranger.
Elle s‘arrêta de tourner en rond pour relire le message.
Comme tous les autres, son objet était clair : il y avait quelqu‘un, au sein de la Maison Blanche, qui souhaitait que le sénateur Sexton remporte les élections, et ce quelqu‘un avait décidé de lui donner des armes contre la NASA.
Mais qui ? Et pourquoi ?
– 136 –
Un rat qui quitte le navire avant le naufrage, songea Gabrielle. Il n‘était pas rare qu‘un membre de l‘équipe présidentielle, craignant que son patron ne soit pas réélu, offre en douce ses services à son successeur potentiel, avec l‘espoir de s‘assurer un poste important dans la nouvelle administration.
Tout portait à croire que, pour son correspondant, la victoire de Sexton était acquise et qu‘il cherchait à ménager ses arrières.
Mais ce message-ci posait un réel problème à Gabrielle, non tant ses deux premières lignes que les suivantes.
EAST GATE, ENTRÉE DES VISITEURS, 16 H 30.
VENEZ SEULE.
C‘était la première fois que son informateur demandait à la rencontrer. Elle aurait préféré un endroit plus discret pour un entretien en tête à tête. Il n‘existait à sa connaissance qu‘une seule East Gate à Washington. Celle de la Maison Blanche.
Était-ce une mauvaise plaisanterie ?
Il n‘était pas question d‘envoyer un e-mail, ses réponses électroniques lui étant systématiquement retournées avec la mention « impossible de trouver le serveur ». L‘adresse de son informateur était anonyme, et cela n‘avait rien d‘étonnant.
Dois-je en parler à Sexton ? s‘interrogea-t-elle. Elle décida immédiatement de n‘en rien faire. D‘abord parce qu‘il était en réunion. Ensuite, parce que, si elle lui parlait de cet e-mail, elle devrait évoquer les précédents. D‘ailleurs, si son correspondant souhaitait que la rencontre se fasse en public et au grand jour, c‘était pour lui garantir la sécurité. Jusqu‘alors, il ou elle n‘avait cherché qu‘à l‘aider. L‘entretien serait certainement amical...
30.
– 137 –
Maintenant que la météorite était extraite de son carcan de glace, l‘administrateur de la NASA commençait à se détendre.
Tout est en place, se disait-il en se dirigeant vers le poste de travail de Michael Tolland. Plus rien ne peut nous arrêter.
— Qu‘est-ce que ça donne ? demanda-t-il en se postant derrière le biologiste.
Tolland leva les yeux de son ordinateur, l‘air fatigué mais enthousiaste.
— J‘ai pratiquement terminé le montage. Je suis en train d‘ajouter la séquence de l‘extraction filmée par vos cameramen.
Ce sera prêt d‘une minute à l‘autre.
— Très bien.
Le président Herney avait demandé qu‘on envoie le documentaire le plus rapidement possible à la Maison Blanche.
Ekstrom avait d‘abord accueilli avec scepticisme l‘idée de la participation de Michael Tolland, mais il avait changé d‘avis après avoir visionné les premiers rushes de son documentaire de quinze minutes. La qualité du commentaire comme celle des interviews de scientifiques indépendants en faisaient une émission à la fois passionnante et compréhensible. Tolland avait réussi sans effort là où la NASA avait si souvent échoué –
exposer avec simplicité une découverte scientifique à l‘Américain moyen, sans verser dans la condescendance.
— Quand vous aurez terminé, vous me l‘apporterez à l‘espace presse. Je le ferai transmettre à la Maison Blanche.
— D‘accord, répondit Tolland en reprenant son travail.
Ekstrom s‘éloigna. En approchant de la zone nord de la bulle, il constata avec satisfaction que l‘espace de presse avait fière allure. Au centre d‘un grand tapis bleu qu‘on avait déroulé sur la glace, se dressait une longue table de conférence équipée de micros individuels et recouverte d‘un tissu imprimé de logos de la NASA. Un immense drapeau américain était tendu en toile de fond. Pour compléter la mise en scène, on avait installé la météorite à la place d‘honneur, juste en face de la table.