Elle ne voyait pas ce qu‘il voulait dire, mais il était trop tard pour le demander. Il avait enclenché la manœuvre.
Après un court instant d‘écran muet, l‘image qui apparut la fit frissonner. Le bureau Ovale, rempli de gens debout, au coude à coude, et les yeux levés vers elle. Elle comprit alors que l‘écran – donc
elle – était
situé
au-dessus
du
bureau
présidentiel.
En position de force. Elle transpirait déjà.
Son public sembla aussi surpris qu‘elle de sa soudaine apparition.
— Mademoiselle Sexton ? appela une voix rauque.
Elle parcourut des yeux la mer de visages. La voix était celle d‘une grande femme maigre qui avait pris place au premier rang. Une silhouette très singulière, reconnaissable dans n‘importe quel auditoire.
— Merci d‘avoir accepté de nous briefer, mademoiselle Sexton, continua Marjorie Tench avec son habituelle suffisance.
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Le Président nous a prévenus que vous aviez une nouvelle à nous annoncer ?
33.
Wailee Ming profitait de la pénombre pour réfléchir devant son bureau, encore surexcité par le déroulement des événements. Je serai bientôt le paléontologue le plus célèbre au monde, se dit-il. Il espérait que le documentaire de Michael Tolland ferait la part belle à ses remarques.
Cette anticipation béate fut interrompue par une légère vibration sous la glace. Il sursauta. Il habitait Los Ang eles, et sa crainte instinctive des tremblements de terre l‘avait rendu hypersensible à la moindre palpitation du sol. Il se raisonna pourtant vite, conscient que ce phénomène était parfaitement normal. C‘est un vêlage de glace, marmonna-t-il. Toutes les deux ou trois heures, le grondement lointain d‘une explosion retentissait dans la nuit polaire, chaque fois qu‘un morceau de banquise se détachait de la plate-forme et chutait dans l‘océan.
Norah Mangor utilisait alors une jolie expression : la naissance d‘un iceberg...
Ming se leva et s‘étira. De l‘autre côté de la bulle, sous l‘éclat des spots télé, l‘ambiance était à la fête. Peu attiré par les réjouissances collectives, il partit dans la direction opposée. Le labyrinthe des cellules de travail désertées avait des allures fantomatiques dans la lueur sépulcrale qui baignait cette partie de la station. Soudain frigorifié, Ming boutonna son long manteau en poil de chameau.
Il avançait vers le puits d‘extraction, d‘où étaient sortis les plus précieux fossiles de l‘histoire. On avait démonté le trépied géant, et seuls les cônes d‘autoroute signalaient la présence de la fosse, comme s‘il s‘agissait d‘un nid-de-poule au milieu d‘un parking gelé. Il approcha de la cavité et, tout en respectant une
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distance prudente, scruta la surface de l‘eau. Elle ne tarderait pas à geler, effaçant toute trace d‘intrusion humaine.
Le spectacle était superbe, même dans l‘obscurité.
Surtout dans l‘obscurité, pensa-t-il.
Cette réflexion le déconcerta – avant qu‘il en réalise la cause.
Il y a quelque chose d‘anormal, se dit-il.
En observant plus attentivement la surface de l‘eau, sa satisfaction fit subitement place au désarroi. Il cligna des yeux, regarda une nouvelle fois, et se tourna vers l‘espace de presse où la fête battait son plein. Personne ne pouvait le voir dans l‘obscurité.
Il faudrait pourtant que j‘en parle à quelqu‘un, songea-t-il.
Il se pencha de nouveau vers le puits, se demandant ce qu‘il pourrait dire à ses confrères. Et si c‘était une illusion d‘optique ?
Un simple reflet ?
Perplexe, il enjamba les cônes et s‘accroupit au bord du puits. Le niveau de l‘eau se trouvait à plus d‘un mètre au-dessous de lui. Il se pencha. Oui, cette glace fondue était décidément bizarre. Le phénomène saute aux yeux, mais seulement parce qu‘on a éteint les lumières, se dit-il.
Ming se releva. Il fallait décidément qu‘il aille prévenir ses confrères. Il partit d‘un bon pas vers l‘espace de presse. Au bout de quelques mètres, il ralentit, puis s‘immobilisa.
— Bon Dieu ! lâcha-t-il.
Il rebroussa chemin, les yeux écarquillés par ce qu‘il venait de comprendre.
— C‘est impossible ! s‘exclama-t-il à voix haute.
Il savait néanmoins que c‘était la seule explication.
Attention ! Il doit y avoir une explication plus vraisemblable, se raisonna-t-il. Pourtant, plus il réfléchissait, plus il était convaincu. C‘est forcément cela ! s‘étonna-t-il. Comment la NASA et Corky Marlinson avaient-ils pu passer à côté d‘une chose pareille ? Mais il n‘allait pas s‘en plaindre.
Maintenant, ce sera la découverte de Wailee Ming ! se réjouit-il.
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Tremblant d‘excitation, il courut vers une alcôve et s‘empara d‘un gobelet. Il lui fallait prélever un échantillon de cette eau. C‘était tout bonnement incroyable !
34.
— En tant qu‘agent de liaison des services de renseignements pour la Maison Blanche, commença Rachel en essayant de maîtriser le tremblement de sa voix, je suis appelée à me rendre dans de nombreux endroits stratégiques du monde, pour analyser des situations instables dont je rends compte au Président et à ses collaborateurs.
Une perle de sueur se formait sur son front. Elle l‘essuya d‘un revers de main, maudissant secrètement Zach Herney qui lui avait imposé ce briefing.
— Jamais aucun de ces voyages ne m‘a conduite dans une région aussi reculée.
Elle montra d‘un geste rapide la cabine encombrée qui l‘entourait.
— Si incroyable que cela puisse paraître, je m‘adresse à vous des confins du cercle polaire, et plus précisément de la plate-forme glaciaire Milne.
Rachel lut dans les regards de l‘assistance une excitation mêlée de perplexité. S‘ils se doutaient qu‘on ne les avait pas entassés dans le bureau Ovale pour rien, aucun n‘avait imaginé que c‘était pour y entendre des nouvelles du pôle Nord.
La sueur perlait à nouveau sur son front.
Allez, Rachel, sers-leur ta synthèse. Fais ce que tu sais faire, s‘encouragea-t-elle.
— Je ressens, à vous parler ainsi, un grand honneur et une grande fierté, mais par-dessus tout... une grande excitation.
Regards interrogateurs.
Après tout, se répétait-elle, furieuse, ce n‘est pas mon affaire. Elle savait ce que sa mère lui dirait si elle était auprès
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d‘elle : en cas de doute, crache le morceau ! Ce vieux dicton yankee incarnait une de ses convictions fondamentales – on vient à bout de n‘importe quelle difficulté en disant la vérité, quelle qu‘elle soit.
Elle s‘essuya le front, prit une longue inspiration, se redressa sur son tabouret, et regarda l‘écran bien en face.
— Vous vous demandez peut-être comment on peut bien transpirer sous une telle latitude ?... Vous m‘excuserez, je suis un peu nerveuse.
Les visages se redressèrent brusquement. On entendit quelques rires gênés.
— De plus, votre patron m‘a prévenue il y a une dizaine de secondes que j‘allais me retrouver face à la totalité du personnel de la Maison Blanche. Je n‘imaginais pas que ma première visite dans le bureau Ovale serait un tel baptême du feu...
Les rires redoublèrent. Elle tourna son regard vers là bas.
— J‘étais en tout cas loin d‘imaginer que je serais assise, non pas dans le fauteuil présidentiel, mais juste au-dessus !
Rires francs et larges sourires. Rachel sentit ses muscles se détendre.
— Vas-y maintenant, se dit-elle.
— Voici ce dont il s‘agit, attaqua-t-elle d‘une voix plus claire et naturelle. Si le président Herney s‘est tenu à l‘écart des médias depuis une semaine, ce n‘est pas par manque d‘intérêt pour sa campagne, mais parce qu‘il était absorbé par un autre sujet – qu‘il considérait comme plus important...
Elle marqua une pause.
— Il s‘agit d‘une formidable découverte scientifique. Le Président tiendra une conférence de presse ce soir à 20 heures, pour annoncer la nouvelle au monde entier. Nous devons cette découverte à une équipe d‘Américains opiniâtres, qui méritaient ce succès après la série de déconvenues qu‘ils ont récemment essuyée. Je veux parler de la NASA. Vous pouvez être fiers de la clairvoyance de votre Président, qui a toujours tenu à soutenir l‘Agence spatiale malgré les épreuves qu‘elle traversait.
Aujourd‘hui, sa loyauté est enfin récompensée.
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