Il ne parvenait déjà plus à émettre le moindre son.
Il coula. Jamais il n‘aurait cru qu‘un sort aussi abominable l‘attendait. Il s‘enfonçait inexorablement dans un puits d‘eau glacée de plus de soixante mètres de profondeur. Une multitude d‘images se bouscula devant ses yeux. Des flashes de son enfance, de sa carrière. Il demanda si l‘on retrouverait son corps. Ou s‘il gèlerait au fond de cette fosse... enseveli dans la banquise pour l‘éternité.
Ses poumons hurlaient leur besoin d‘oxygène. Il retint sa respiration, essayant encore de donner des coups de pied contre la muraille de glace. Respirer ! Il lutta contre le réflexe, serrant ses lèvres devenues insensibles. Il tenta en vain de remonter.
Respirer ! Dans un dernier combat entre la raison et l‘instinct, l‘automatisme
inné
finit
par
l‘emporter
sur
sa
détermination à ne pas ouvrir la bouche.
Il inspira.
L‘eau noire se déversant dans ses poumons le brûla atrocement, comme de l‘huile bouillante. Le plus cruel de la mort par noyade, c‘est qu‘elle dure. Il vécut une ou deux minutes terribles, ouvrant désespérément la bouche pour avaler des gorgées chaque fois plus douloureuses, sans que jamais son corps reçoive l‘oxygène vital.
Continuant à couler vers le fond du puits, il sentit qu‘il perdait conscience. Il souhaitait maintenant en finir le plus vite
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possible. Dans l‘eau qui l‘entourait, scintillaient de minuscules éclats de lumière. Il n‘avait jamais rien vu d‘aussi beau.
37.
L‘entrée des visiteurs de la Maison Blanche est située sur East Executive Avenue, entre le département du Trésor et la pelouse Est du jardin. La clôture renforcée du périmètre comme les bornes en ciment installées après l‘attentat contre la caserne des Marines à Beyrouth conféraient à l‘endroit une allure fort peu accueillante.
En arrivant devant le portail, Gabrielle Ashe vérifia l‘heure à sa montre, envahie par une anxiété croissante. Il était 16 h 45
et personne n‘avait encore établi de contact.
EAST GATE, ENTRÉE DES VISITEURS, 16 H 30.
VENEZ SEULE.
Gabrielle balaya du regard les visages des touristes qui grouillaient autour de l‘entrée, attendant que quelqu‘un lui fasse signe. Quelques hommes s‘attardèrent pour la toiser, et s‘éloignèrent. Elle commençait à se demander si elle avait eu raison de répondre à l‘invitation. Les hommes du Secret Service la surveillaient depuis leurs guérites. Elle se dit que son informateur s‘était probablement dégonflé. Après un dernier coup d‘œil vers le parc présidentiel, elle s‘éloigna en soupirant.
— Gabrielle Ashe ? appela une voix derrière elle.
Elle fit volte-face, une boule dans la gorge.
— Oui ?
Un garde mince, le visage fermé, lui fit signe d‘approcher.
— Votre interlocuteur est prêt à vous recevoir.
Il ouvrit le portail et l‘invita à entrer. Elle ne bougea pas.
— J‘entre... à l‘intérieur ?
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Le garde hocha la tête.
— Je suis chargé de vous transmettre des excuses pour ce retard.
Elle ne pouvait toujours pas faire un pas. Ce n‘était pas du tout ce qu‘elle avait prévu.
— Vous êtes bien Gabrielle Ashe ? insista le garde en s‘impatientant.
— En effet, mais...
— Dans ce cas, je vous prie de me suivre.
Elle sursauta et ses jambes lui obéirent.
Elle franchit le seuil avec hésitation, et le portail se referma sur elle.
38.
Deux journées entières sans la moindre lumière naturelle avaient détraqué l‘horloge biologique de Michael Tolland. Sa montre indiquait la fin de l‘après-midi, mais son corps se croyait au milieu de la nuit. Il venait de mettre la dernière main à son documentaire et de l‘enregistrer. Il traversait maintenant la bulle plongée dans l‘obscurité. En arrivant dans l‘espace presse éclairé, il confia son film au technicien de la NASA chargé d‘en superviser la diffusion.
— Merci, Mike, dit l‘homme avec un clin d‘œil. Voilà qui devrait relever la notion de « grande écoute », non ?
— J‘espère surtout qu‘il plaira au Président, répondit Tolland avec une petite grimace lasse.
— Le contraire m‘étonnerait. En tout cas, votre boulot est terminé. Vous pouvez vous asseoir et profiter du spectacle.
— C‘est gentil, merci.
Sous la lumière éblouissante des projecteurs, Tolland regardait les techniciens de l‘Agence spatiale trinquer joyeusement, des canettes de bière à la main. Il aurait bien aimé
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se joindre à la fête, mais il se sentait épuisé, émotionnellement vidé. Il chercha Rachel Sexton des yeux ; elle devait encore être en conversation téléphonique avec le Président.
Il va sûrement vouloir la faire intervenir à la télévision, se dit-il. Il ne pouvait d‘ailleurs pas le lui reprocher. Rachel constituerait un parfait contrepoint à l‘équipe de scientifiques.
En plus de son charme physique, elle respirait un calme et une assurance sans prétention que Tolland avait rarement rencontrés chez une femme. Il est vrai que ses relations sociales se limitaient aux journalistes – et les impitoyables femmes de pouvoir comme les superbes « personnalités » médiatiques manquaient cruellement de ces qualités.
Il s‘éloigna discrètement du groupe de joyeux convives et se fraya un chemin dans le dédale de couloirs qui quadrillaient la bulle, se demandant où étaient passés ses confrères. S‘ils éprouvaient la même fatigue que lui, peut-être étaient-ils allés s‘allonger sur leur couchette, pour s‘offrir une petite sieste avant le grand moment... Il aperçut au loin les cônes de signalisation entourant le puits d‘extraction abandonné. Il lui sembla entendre, sous la haute voûte de la bulle, l‘écho de lointains souvenirs des fantômes anciens. Il se força à ne pas y penser.
Ils revenaient souvent le hanter dans des moments semblables, en cas de fatigue, de solitude, ou de triomphe personnel. Elle devrait être à tes côtés, murmurait une voix intérieure. Seul dans l‘obscurité, il se sentit invinciblement ramené à son passé.
Celia Birch avait été sa petite amie à l‘université. Le jour de la Saint-Valentin, il l‘avait emmenée dans son restaurant préféré. Au moment du dessert, le garçon avait apporté sur une assiette une rose et un magnifique solitaire. Elle avait immédiatement compris. Les larmes aux yeux, elle n‘avait prononcé qu‘un mot – qui l‘avait rendu fou de bonheur. Oui.
Tout à la joie de l‘avenir qui s‘ouvrait, ils avaient acheté une petite maison près de Pasadena, où Celia avait trouvé un poste d‘enseignante. Son salaire était modeste, mais c‘était un début et l‘école était proche du Scripps Institute of Oceanography de San Diego, où Tolland dirigeait un bateau de reconnaissance géologique. Son travail l‘éloignait souvent pour