Elle jeta un coup d‘œil perçant vers Tolland.
— Ils sont morts, maintenant. Ils ne pouvaient pas survivre longtemps dans un environnement dont la salinité n‘était qu‘à trois pour cent.
Tous restèrent silencieux, perdus dans la contemplation du puits d‘extraction. Rachel se demanda quelles pouvaient être les conséquences de cette étrange observation. Ce problème paraissait relativement mineur eu égard à l‘importance de la découverte de la météorite, et, pourtant, en bonne analyste des données et des informations de ce type, Rachel savait d‘expérience qu‘il suffisait d‘un grain de sable pour faire s‘effondrer des théories entières.
— Que se passe-t-il ici ? bougonna une voix de basse.
La silhouette imposante de l‘administrateur de la NASA émergea de l‘obscurité.
— Nous avons un petit problème avec l‘eau du puits, que nous essayons de résoudre, répondit Tolland.
— Les analyses de Norah ne tiennent pas la route ! annonça Corky d‘un ton presque joyeux.
— Non mais je rêve ! murmura Norah.
L‘administrateur approcha, ses épais sourcils froncés se rejoignant presque.
— En quoi consiste le problème ?
Tolland poussa un soupir hésitant.
— Nous avons découvert des traces d‘une solution saline à trois pour cent dans le puits d‘où a été extraite la météorite, ce qui contredit le rapport de la glaciologue affirmant que la météorite était enchâssée dans un bloc d‘eau douce absolument pure. (Il s‘arrêta avant de poursuivre :) Et on a aussi constaté la présence de plancton.
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— Mais enfin, c‘est impossible ! s‘exclama Ekstrom sèchement. Il n‘y a pas de fissure dans ce glacier, les profils PODS l‘ont confirmé. Cette météorite était enchâssée dans une matrice de glace dure comme de la pierre !
Rachel savait qu‘Ekstrom avait raison. Selon les profils de densité fournis par la NASA, ce bloc de banquise était aussi dense qu‘un roc. Des dizaines et des dizaines de mètres cubes de glace, de tous les côtés de la météorite, sans la moindre fissure.
Et pourtant, en imaginant la manière dont ces profils de densité avaient été obtenus, une étrange pensée s‘insinua en elle...
— En outre, ajouta Ekstrom, les échantillons du professeur Mangor extraits du cœur du glacier confirment sa solidité.
— Absolument ! fit Norah, en jetant le réfractomètre sur un bureau. Nous avons une double confirmation. Sans le moindre défaut de densité dans la glace. Ce qui ne nous laisse aucune explication pour le sel et le plancton.
— En fait, suggéra Rachel, avec une fermeté qui la surprit elle-même, il existe une autre possibilité.
L‘intuition était née tout au fond d‘un recoin obscur de sa mémoire.
Tous la regardaient maintenant, l‘air sceptique. Rachel sourit.
— Il existe une explication tout à fait rationnelle de la présence de sel et de plancton. (Elle planta ses yeux dans ceux de Tolland, interdit.) Et franchement, Mike, je suis surprise que vous n‘y ayez pas pensé le premier.
42.
— Du plancton gelé dans le glacier ?
Corky Marlinson ne paraissait pas convaincu par les explications de Rachel.
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— Je ne voudrais pas jouer les trouble-fête mais, habituellement, quand ces petites bestioles gèlent, elles meurent. Et celles-ci nous ont envoyé des signaux très vivants, vous vous rappelez ?
— Pour ma part, fit Tolland en posant sur la jeune femme un regard admiratif, je crois que Rachel est sur une piste. Une multitude d‘espèces sont capables d‘entrer en hibernation quand leur environnement les y oblige. J‘ai réalisé une émission sur ce phénomène il n‘y a pas très longtemps.
Rachel acquiesça.
— Vous avez montré des brochets, une espèce nordique, qui étaient pris au piège dans des lacs gelés, et qui devaient attendre le printemps pour revivre. Vous avez aussi parlé de micro-organismes qui peuvent subir une déshydratation totale dans le désert sans mourir, demeurer ainsi pendant des décennies, et se ranimer avec le retour de la pluie.
Tolland pouffa.
Alors vous regardez vraiment mes émissions ?
Rachel haussa les épaules, l‘air gêné.
— Où voulez-vous en venir, mademoiselle Sexton ?
demanda Norah.
— À ceci, intervint Tolland, que j‘aurais dû saisir moi-même plus tôt : l‘une des espèces que j‘ai mentionnées dans cette émission est une sorte de plancton qui hiberne tous les hivers avant de se dégager au printemps, quand les glaces fondent partiellement.
Tolland s‘interrompit quelques instants.
— Cela dit, l‘espèce dont je parlais dans cette émission n‘était pas bioluminescente comme celle de ce soir... ce qui n‘empêche pas que le même phénomène ait pu se produire.
— Du plancton gelé, poursuivit Rachel, encouragée de voir Michael Tolland si enthousiaste devant son explication, du plancton gelé, cela expliquerait tout ce que nous venons d‘observer. Dans un passé plus ou moins éloigné, des fissures ont très bien pu apparaître dans ce glacier, fissures qui se sont remplies de plancton riche en eau salée avant de geler à nouveau. Et s‘il y avait dans ce glacier des poches de glace contenant du plancton gelé ? Imaginez qu‘au moment où vous
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étiez en train d‘extraire la météorite chauffée à blanc à travers la glace, elle soit passée à travers une poche de glace salée. Celle-ci aurait fondu, libérant le plancton qui serait sorti de son hibernation et aurait entraîné une légère salinisation de l‘eau douce.
— Oh, pour l‘amour de Dieu ! s‘exclama Norah avec une grimace hostile, voilà que tout le monde est devenu glaciologue, on dirait !
Corky aussi semblait sceptique.
— Mais le système PODS n‘aurait-il pas détecté des poches d‘eau de mer gelée lorsqu‘il a effectué ses sondages de densité ?
Après tout, l‘eau saumâtre et l‘eau douce, une fois transformées en glace, ont des densités différentes.
— La différence est imperceptible, fit Rachel.
— Trois pour cent ? Mais c‘est une différence substantielle !
contra Norah.
— Certes, dans un laboratoire, répliqua Rachel, mais le système PODS prend ses mesures à cent quatre-vingts kilomètres de la terre. Ses ordinateurs ont été conçus pour pouvoir distinguer la glace, la neige fondue, le granit et le calcaire. (Elle se tourna vers l‘administrateur.) Ai-je raison de supposer que les mesures de densité PODS effectuées de l‘espace n‘ont probablement pas la résolution qui permet de distinguer la glace d‘eau salée de la glace d‘eau douce ?
L‘administrateur approuva.
— Vous avez tout à fait raison. Une différence de trois pour cent est inférieure au seuil de détection du système PODS. Le satellite n‘est pas capable de faire la différence entre les deux types de glaces.
Tolland parut intrigué.
— Cela expliquerait aussi le fait que le niveau d‘eau dans le puits ne varie pas. (Il se tourna vers Norah.) Vous avez dit que l‘espèce de plancton que vous avez vue dans le puits d‘extraction s‘appelait...
— G. polyhedra, répondit celle-ci. Et maintenant vous vous demandez si G. polyhedra est capable d‘hiberner dans la glace ?
Eh bien, la réponse est oui. Absolument. G. polyhedra se trouve
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en abondance dans les plaques de banquise, elle émet de petits signaux lumineux et peut hiberner dans la glace. Quoi d‘autre ?