— Les dépenses de campagne de votre candidat, poursuivait Tench, sont quatre fois plus élevées que celles du Président. Alors qu‘il n‘a pas de fortune personnelle.
— Nous recevons beaucoup de dons.
— Oui, qui, pour certains, sont légaux.
Gabrielle se redressa brusquement.
— Vous pouvez répéter ça ?
Marjorie Tench se pencha vers elle et la jeune femme sentit son haleine chargée de nicotine.
— Gabrielle Ashe, je vais vous poser une question, et je vous suggère de bien réfléchir avant de répondre, car votre réponse risque de vous envoyer en prison pour quelques années.
Savez-vous que le sénateur Sexton accepte des pots-de-vin gigantesques et illégaux de compagnies aérospatiales qui ont des milliards à gagner à la privatisation de la NASA ?
Gabrielle écarquilla les yeux.
— Cette allégation est absurde !
— Dois-je en déduire que vous n‘êtes pas au courant de ce fait ?
— Je crois que, si le sénateur acceptait de tels pots-de-vin, je serais au courant !
Tench eut un sourire glacial.
— Gabrielle, je sais que vous et le sénateur Sexton êtes très intimes, mais je vous assure que vous ignorez bien des aspects du personnage...
La jeune femme se leva.
— Cette réunion est terminée !
— Détrompez-vous, continua Tench, en tirant une nouvelle liasse de l‘enveloppe et en l‘étalant sur le bureau, elle ne fait que commencer !
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44.
Dans la grande salle commune de la station, tandis qu‘elle revêtait la combinaison microclimatique de survie qu‘on lui avait fournie, Rachel Sexton se sentait un peu dans la peau d‘un astronaute. La tenue noire d‘une seule pièce avec capuchon intégré ressemblait à un scaphandre gonflable. Son tissu à deux faces viscoélastique était empli d‘un gel dense qui permettait à son utilisateur de réguler sa température corporelle dans des environnements très froids ou très chauds.
En enfilant sur sa tête l‘étroit capuchon, Rachel aperçut Ekstrom. Il se dressait à la porte, telle une sentinelle silencieuse, visiblement contrarié par la nécessité de cette expédition.
Norah Mangor jurait, tout en fournissant à ses compagnons leur matériel.
— Voici un rembourrage dont tu n‘avais nul besoin ! fit-elle en lançant sa tenue à Corky.
Tolland avait déjà à moitié passé la sienne.
Une fois que Rachel eut complètement remonté sa fermeture Eclair, Norah manœuvra un petit robinet d‘arrêt, placé sur le côté de sa combinaison, et y brancha un tube, relié à une bonbonne argentée qui ressemblait à une grande bouteille de plongée.
— Inhalez ! ordonna Norah en ouvrant la valve.
Rachel entendit un sifflement et sentit que le costume se remplissait du gel que lui injectait Norah. Les feuilles en tissu viscoélastique épousaient peu à peu ses contours, remplissant tous les espaces qui pouvaient subsister entre ses vêtements et la combinaison. Cette sensation lui rappelait celle que l‘on éprouve quand on plonge sa main gantée dans l‘eau. La capuche se gonfla à son tour autour de son crâne, et contre ses oreilles, étouffant les sons de l‘extérieur.
— Le grand avantage de cette tenue, expliqua Norah, c‘est le rembourrage. Vous pouvez tomber à la renverse sur votre postérieur sans rien sentir.
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Rachel la croyait sur parole. Elle avait l‘impression de s‘être enveloppée dans un matelas. Norah tendit à Rachel une série d‘outils – un pic à glace, des mousquetons et des pitons –
qu‘elle accrocha à la ceinture de son harnais.
— J‘ai vraiment besoin de tout ça pour faire deux cents mètres ? demanda Rachel en examinant l‘équipement.
Norah fronça les sourcils.
— Vous voulez venir, oui ou non ?
Tolland fit un petit signe de tête rassurant à Rachel.
— Norah prend juste les précautions nécessaires, précisa-t-il.
Corky se brancha à son tour à la bonbonne de gel et gonfla sa combinaison, l‘air visiblement ravi.
— J‘ai l‘impression d‘enfiler un préservatif géant.
Norah répondit par un soupir excédé.
— Comme si tu savais à quoi ça ressemble, pauvre puceau !
Tolland s‘assit à côté de Rachel. Il lui adressa un demi-sourire tandis qu‘elle enfilait de lourdes bottes et des crampons.
— Vous êtes sûre que vous voulez venir avec nous ?
L‘inquiétude qu‘elle lut dans son regard la toucha. En acquiesçant d‘un air confiant, Rachel espéra ne pas trahir sa nervosité croissante. Deux cents mètres... ce n‘est pas loin du tout.
— Oui, conclut-elle d‘un air décidé. Et vous qui pensiez ne connaître le grand frisson que sur une mer déchaînée...
Tolland s‘esclaffa tout en attachant ses crampons.
— J‘ai décidé que je préférais infiniment la mer liquide à sa variante glacée, répliqua-t-il.
— Je n‘ai jamais été une grande fan de l‘une, ni de l‘autre, fit Rachel. Étant petite, je suis tombée dans un lac gelé. Depuis, la glace m‘a toujours rendue fébrile.
Tolland leva vers elle un regard compatissant.
— Désolé pour vous, ça n‘a pas dû être drôle... Quand toute cette affaire sera terminée, il faudra que vous me rendiez visite sur le Goya. Je vous ferai changer d‘avis sur la mer, vous verrez.
L‘invitation la surprit. Le Goya était le bateau de Tolland, celui sur lequel il effectuait ses recherches, connu de tous les spectateurs de son émission « Le Monde merveilleux de la
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mer ». C‘était aussi l‘un des navires les plus étranges qu‘on ait jamais vus sur les océans.
Rachel n‘envisageait pas une telle visite sans une certaine appréhension ; néanmoins elle se sentit très tentée.
— Le bateau est ancré à dix-huit kilomètres de la côte du New Jersey en ce moment, précisa Tolland qui luttait avec les fixations de ses crampons.
— Un endroit bien tranquille pour un aventurier comme vous...
— Pas du tout. Le littoral atlantique est un endroit extraordinaire. Nous nous préparions à tourner un nouveau documentaire quand le Président m‘a appelé.
La jeune femme éclata de rire.
— Et un documentaire sur quoi ?
— Les Sphyrna mokarran et les panaches géants.
Rachel fronça les sourcils.
— Me voilà bien avancée.
Tolland finit d‘attacher ses crampons et la regarda de nouveau.
— Sérieusement, le tournage est prévu pour mon retour et il durera deux semaines. Washington n‘est pas si loin que ça de la côte du New Jersey. Faites un saut quand vous serez revenue chez vous. Il n‘y a aucune raison que vous passiez toute votre vie à avoir peur de l‘eau. Mon équipage vous déroulera le tapis rouge.
Stridente, la voix de Norah Mangor sonna comme un rappel à l‘ordre :
— Est-ce qu‘on part en excursion ou est-ce que je vais chercher le Champagne et les chandelles ?
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45.
Gabrielle Ashe ne savait que penser des documents que Marjorie Tench venait d‘étaler devant elle. Dans cette liasse de photocopies se mêlaient lettres, fax, transcriptions de conversations téléphoniques, et tous ces documents semblaient confirmer l‘allégation selon laquelle Sexton entretenait des relations illicites avec d‘importantes compagnies aérospatiales privées. Tench poussa vers la jeune femme une ou deux photos en noir et blanc, prises au téléobjectif.