Gabrielle vit une lueur s‘allumer dans l‘œil de la conseillère du Président.
— À moins que quoi ?
Tench tira longuement sur sa cigarette avant de répondre.
— À moins que vous ne nous aidiez à éviter tout cela.
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Après une quinte de toux caverneuse, Tench poursuivit :
— Écoutez, Gabrielle, j‘ai décidé de partager cette information fâcheuse avec vous pour trois raisons. Primo, pour vous montrer que Zach Herney est un homme honnête qui place le bien public au-dessus de son intérêt personnel. Secundo, pour vous informer que votre candidat est loin d‘être aussi digne de confiance que vous semblez le croire. Et tertio, pour vous persuader d‘accepter l‘offre que je vais vous faire.
— Je vous écoute.
— Je voudrais vous donner l‘occasion de prendre une bonne décision. Une décision citoyenne. Que vous le sachiez ou non, vous occupez la seule place capable d‘épargner à notre nation un scandale extrêmement pénible. Si vous faites ce que je vais vous demander, peut-être même obtiendrez-vous un poste dans l‘équipe du Président.
Un poste dans l‘équipe présidentielle ? Gabrielle n‘en croyait pas ses oreilles.
— Madame Tench, je ne sais pas ce que vous avez en tête, mais je n‘apprécie ni le chantage, ni la coercition, et encore moins la condescendance. Je travaille pour la campagne du sénateur parce que je crois en ses idées politiques. Et si votre comportement est révélateur des méthodes de Zach Herney pour étendre son influence, je n‘ai pas le moindre désir de faire partie de son équipe ! Si vous détenez des preuves contre le sénateur Sexton, alors je vous suggère de les transmettre à la presse. Franchement, pour moi, tout cela n‘est qu‘un coup de bluff.
Tench, les lèvres serrées, esquissa une grimace menaçante.
— Gabrielle, le financement illicite de votre candidat est un fait. Je suis désolée. Je sais que vous aviez confiance en lui. (Elle baissa d‘un ton.) Le Président et moi-même rendrons publiques les activités troubles de Sexton si nécessaire, mais les conséquences de cette révélation seront dévastatrices. Plusieurs grandes entreprises américaines seront impliquées dans ce scandale. Les sanctions seront lourdes et beaucoup d‘innocents devront payer le prix fort. Le Président et moi espérons prouver un autre moyen de discréditer l‘éthique du sénateur. Moins
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explosif et dont aucun innocent n‘aurait à subir les conséquences.
Tench reposa sa cigarette et ouvrit les mains.
— En un mot, nous voudrions que vous reconnaissiez publiquement que vous avez eu une liaison avec le sénateur.
Gabrielle se figea des pieds à la tête. Tench semblait très sûre d‘elle. C‘est impossible, se dit Gabrielle. Il n‘y avait pas de preuve. Leurs ébats n‘avaient eu lieu qu‘une seule fois, à l‘abri de portes fermées à clef, dans le bureau sénatorial de Sexton.
Tench n‘a aucune preuve. Elle bluffe encore, pensa-t-elle.
Gabrielle fit un effort sur elle-même pour parler d‘un ton égal.
— Vous êtes une spécialiste de l‘hypothèse hasardeuse, madame Tench.
— Hypothèse ? Que vous ayez eu une liaison ? Ou que vous soyez prête à abandonner votre candidat ?
— Les deux.
Tench eut un petit rire sec et se leva.
— Eh bien, réglons la première de ces deux questions tout de suite, voulez-vous ?
Elle retourna vers son coffre et en revint avec une grande enveloppe rouge aux armes de la Maison Blanche. Elle brisa le sceau, souleva le rabat et en répandit le contenu sur son bureau.
En découvrant les dizaines de tirages couleur, Gabrielle comprit que sa carrière politique venait de prendre fin.
46.
Le vent catabatique qui balayait le glacier en rafales ne ressemblait nullement au vent marin auquel Tolland était habitué. Sur l‘océan, le vent était fonction des marées et des différences de pression, en outre, il était soumis à un mouvement de flux et de reflux. Le vent catabatique, au contraire, était le résultat d‘une simple équation physique, à
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savoir que l‘air froid qui se formait au sommet du glacier ne pouvait que dévaler la pente, telle une avalanche. C‘était la force la plus résolue et la plus hostile à l‘être humain que Tolland eût jamais rencontrée. Si sa vitesse s‘était limitée à vingt nœuds, le catabatique aurait été un rêve de marin, mais, à quatre vingt nœuds, il pouvait rapidement devenir un cauchemar, y compris pour un piéton sur la banquise. En sortant de la station, l‘océanologue en fit même l‘expérience. Impossible de se pencher en arrière, le vent était si puissant qu‘il le remettait aussitôt d‘aplomb.
Ce qui agaçait davantage Tolland, c‘était la légère inclinaison du sol, qui descendait en pente très douce vers l‘océan, trois kilomètres plus loin. Malgré ses crampons aiguisés attachés aux bottes, il avait la désagréable sensation que le moindre faux pas pouvait se transformer en glissade et qu‘avec l‘aide de la bourrasque celle-ci risquait de se terminer dans l‘océan. Le topo de deux minutes que Norah Mangor avait consacré à la sécurité sur les glaciers lui parut soudain bien insuffisant.
— Le pic à glace..., les avait prévenus Norah, en attachant le petit instrument léger en forme de T à leur harnais, au moment où ils s‘habillaient dans la station. Tout ce que vous avez besoin de savoir si vous glissez ou que vous soyez emporté par une rafale, c‘est que vous devez agripper votre pic à glace des deux mains, une sur la tête et une sur le manche, et l‘enfoncer de toutes vos forces dans la glace en vous aidant de vos crampons.
Armés de ces bonnes paroles, et après que Norah Mangor eut fixé leur harnais de sécurité en les encordant les uns aux autres, ils avaient enfilé leurs lunettes et étaient partis dans la lueur déclinante de l‘après-midi.
Les quatre silhouettes avançaient à présent en ligne droite sur le glacier, encordées à dix mètres les unes des autres. Norah était en tête, suivie de Corky ; Rachel et Tolland fermaient la marche.
À mesure qu‘il s‘éloignait de la station, Tolland éprouvait un malaise croissant. Dans sa tenue de cosmonaute, si confortable fût-elle, il se faisait l‘effet d‘un conquérant de l‘espace, abandonné sur une planète lointaine. La lune avait
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disparu derrière de gros nuages aux formes mouvantes, plongeant la banquise dans une obscurité absolue.
Le vent catabatique semblait se renforcer de minute en minute, exerçant une pression constante dans le dos de Tolland.
Tandis qu‘il tentait de discerner à travers ses lunettes ce qui l‘entourait, il commença à ressentir un véritable danger.
Mesures de sécurité draconiennes ou non, il se demandait avec étonnement pourquoi l‘administrateur avait décidé de risquer quatre vies à l‘extérieur plutôt que deux. Surtout si ces deux vies supplémentaires étaient celles d‘un célèbre astrophysicien et de la fille d‘un candidat à la Maison Blanche. Marin, et commandant dans l‘âme, Tolland avait l‘habitude de se sentir responsable de ceux qui l‘accompagnaient.
— Restez derrière moi ! cria Norah, dont la voix fut couverte par la bourrasque. Restez toujours derrière le traîneau.
Le traîneau en aluminium sur lequel Norah transportait son matériel d‘analyse ressemblait à une immense luge. Elle y avait entassé les appareils de diagnostic et les outils de sécurité qu‘elle avait utilisés sur le glacier les jours précédents. Tout son équipement, y compris un mini-groupe électrogène, des fusées de détresse et un très puissant spot sur trépied, était emballé sous une bâche plastique solidement fixée. Sur ses longs patins d‘acier, le traîneau avait tendance à glisser tout seul vers l‘aval comme si c‘était lui qui conduisait tout le groupe, aussi Norah était-elle obligée de le ralentir légèrement.