Au bout de quelques minutes, Tolland regarda derrière lui.
A seulement cinquante mètres, on n‘apercevait plus que le pâle contour du dôme qui se détachait à peine dans la nuit noire.
— Vous n‘avez pas l‘air inquiet pour le chemin du retour ?
hurla-t-il. La station est presque invisible...
Il fut interrompu par le sifflement strident d‘une fusée éclairante qui s‘allumait dans la main de Norah. La soudaine lueur rouge et blanche illumina la glace dans un rayon de dix mètres autour d‘eux. Norah se servit de son talon pour creuser à la surface de la neige un petit trou qu‘elle entoura d‘une crête protectrice du côté où le vent soufflait. Puis elle enfonça la fusée éclairante dans ce trou.
— Ce sont de petits cailloux blancs high-tech, hurla Norah.
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— De petits cailloux blancs ? demanda Rachel en abritant ses yeux de la lueur aveuglante.
— Le Petit Poucet, cria Norah. Ces fusées éclairantes brûlent pendant une heure, on aura tout le temps de retrouver notre chemin.
Là-dessus, la glaciologue repartit, entraînant ses compagnons vers les confins obscurs du glacier.
47.
En sortant comme une furie du bureau de Marjorie Tench, Gabrielle Ashe faillit renverser une secrétaire qui passait dans le couloir. Gabrielle était mortifiée, la tête assaillie d‘images de ses ébats avec le sénateur, de leurs visages extatiques, de leurs bras et de leurs jambes entrelacés.
Incapable de comprendre comment ces clichés avaient pu être réalisés, Gabrielle était bien placée pour savoir qu‘ils étaient authentiques. Ils avaient été pris dans le bureau du sénateur Sexton, apparemment du plafond, comme si l‘on y avait dissimulé un appareil.
Sur l‘une des photos, on voyait Gabrielle et Sexton en pleine action, sur le bureau du sénateur, allongés sur des piles de documents officiels.
Marjorie Tench rattrapa Gabrielle dans le couloir. Elle portait à la main la grosse enveloppe rouge contenant les photos.
— Je présume que votre réaction signifie que ces photos sont authentiques ?
La conseillère présidentielle semblait tirer un grand plaisir de la situation.
— J‘espère qu‘elles vous persuaderont que les autres informations dont je dispose sont tout aussi exactes. Car elles proviennent de la même source.
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Gabrielle, qui courait plus qu‘elle ne marchait, se sentit rougir de la pointe des orteils à la racine des cheveux.
Tench, avec ses longues jambes grêles, la suivait sans effort.
— Le sénateur Sexton, je vous le rappelle, a juré à la face du monde que vos rapports étaient strictement professionnels. Il était très convaincant dans sa déclaration à la télé. J‘ai même une cassette dans mon bureau, ajouta-t-elle, pleine de morgue.
Je peux vous la faire écouter pour vous rafraîchir la mémoire...
Gabrielle n‘avait nul besoin qu‘on lui rafraîchisse la mémoire, elle ne se rappelait que trop bien cette conférence de presse. Les dénégations catégoriques de Sexton avaient été émouvantes de sincérité.
— C‘est tout à fait regrettable, fit Tench, mais le sénateur Sexton a menti au peuple américain en le regardant dans les yeux. Le public a le droit de savoir, et il saura, Gabrielle. J‘y veillerai personnellement. La seule question, à présent, c‘est de savoir comment nous allons le lui apprendre. Nous pensons que la meilleure solution, c‘est que cela vienne de vous.
Gabrielle se tourna, stupéfaite.
— Vous croyez vraiment que je vais vous aider à discréditer mon patron ?
L‘expression de Tench se durcit.
— Gabrielle, j‘essaie de vous aider à vous en sortir sans trop de casse. Je vous donne une chance d‘épargner beaucoup d‘embarras à tout le monde, et de garder la tête haute en disant la vérité. Tout ce dont j‘ai besoin, c‘est d‘une déclaration signée de vous, reconnaissant que vous avez eu une liaison avec le sénateur.
Gabrielle stoppa net.
— Quoi ?
— Mais oui. Une déclaration de votre main nous donnera l‘argument dont nous avons besoin pour convaincre le sénateur, sans faire de vagues, et d‘épargner ainsi au pays les ravages d‘un scandale public. Ma proposition est simple : vous signez cette déclaration, vous me la remettez et personne d‘autre, que vous et moi, ne verra jamais ces photos.
— Vous me demandez de dénoncer le sénateur ?
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— Techniquement, j‘aurais besoin d‘une déclaration écrite sous serment, mais nous avons un notaire, ici, dans nos locaux, qui pourrait...
— Vous êtes folle ! lança Gabrielle en repartant d‘un pas rapide.
— Ma chère Gabrielle, reprit Tench d‘un ton menaçant, la carrière du sénateur Sexton est virtuellement terminée. Ce que je vous offre, c‘est une chance de sortir de cette affaire sans que le pays entier découvre votre cul à la une des quotidiens ! Le Président est un homme digne et il ne tient pas à ce que ces photos soient publiées. Si vous me donnez cette déclaration écrite et que vous confessez l‘affaire à votre manière, alors nous pourrons tous en sortir dignement.
— Je ne suis pas à vendre.
— Votre candidat, lui, l‘est de toute évidence. C‘est un homme dangereux qui a enfreint la loi !
— Lui, enfreindre la loi ? C‘est vous qui enfreignez la loi en plaçant des appareils de surveillance illégaux dans des bureaux privés ! Vous avez entendu parler du Watergate ?
— Nous ne sommes pas les commanditaires de ces informations et de ces photos sordides. Elles sont venues de la même source que les informations sur le financement de la campagne du sénateur. Quelqu‘un vous surveille très étroitement depuis des mois.
Gabrielle passa devant le bureau de la sécurité où on lui avait remis son badge en entrant. Elle arracha celui-ci et le jeta au vigile qui la regardait, les yeux écarquillés. Tench était toujours sur ses talons.
— Il va falloir que vous vous décidiez rapidement, Gabrielle, insistait Marjorie Tench alors qu‘elles approchaient de la sortie. Soit vous m‘apportez une déclaration écrite sous serment, reconnaissant que vous avez couché avec le sénateur, soit, à 20 heures ce soir, le Président sera forcé de rendre publiques toutes les informations en notre possession : les financements occultes de Sexton, les photos de vous, de vos ébats. Et, croyez-moi, quand le public découvrira que vous avez laissé Sexton lui mentir sur sa relation avec vous, votre carrière
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prendra fin en même temps que la sienne. Sur mon bureau à 20
heures ce soir, Gabrielle. Faites preuve d‘intelligence !
Tench lança l‘enveloppe de photos à Gabrielle, qui lui jeta un dernier regard outré avant de passer la porte.
— Gardez-les, ma mignonne, nous en avons beaucoup d‘autres.
48.
Rachel Sexton sentit l‘angoisse l‘envahir à mesure qu‘elle progressait dans la nuit noire et glacée. Des images inquiétantes se bousculaient dans son esprit, mêlant météorite, plancton phosphorescent, sans parler des conséquences à attendre si les résultats des analyses de Norah Mangor se révélaient erronés.