Une matrice homogène constituée uniquement d‘eau douce, avait affirmé Norah, en leur rappelant qu‘elle avait non seulement extrait des échantillons au-dessus de la météorite, mais également sur tout le périmètre de la « zone sensible ». Si le glacier contenait des interstices d‘eau salée remplis de plancton, elle les aurait inévitablement repérés. Ou bien ?...
Quoi qu‘il en soit, l‘intuition de Rachel ne cessait de la ramener à la solution la plus simple.
Il y a du plancton gelé dans ce glacier, se répétait-elle.
Dix minutes et quatre fusées éclairantes plus tard, Rachel et les autres se trouvaient approximativement à deux cent cinquante mètres de la station arctique. Sans prévenir, Norah stoppa net.
— On y est ! cria-t-elle, saisie d‘une soudaine inspiration, un peu comme un radiesthésiste qui vient de flairer une source.
Rachel se tourna et jeta un coup d‘œil sur le chemin parcouru. La station avait depuis longtemps disparu dans l‘obscurité de cette nuit faiblement éclairée par la lune, mais l‘alignement des fusées éclairantes était nettement visible. La
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plus lointaine scintillait d‘une manière rassurante, telle une étoile bienveillante. Les fusées avaient été disposées sur un axe parfaitement rectiligne comme une piste d‘atterrissage tracée au cordeau. Rachel était impressionnée par le savoir-faire de Norah.
— C‘est une autre raison pour laquelle nous avons suivi le traîneau, expliqua Norah en voyant Rachel admirer le tracé des fusées éclairantes. Ses patins sont exactement rectilignes et, si nous laissons la gravité mener le traîneau sans interférer, nous sommes sûrs et certains d‘avancer en ligne droite.
— Très astucieux, lança Tolland. Ce serait bien si l‘on disposait d‘un truc similaire quand on est perdu sur l‘océan.
Mais on est perdu sur l‘océan ! songea Rachel en imaginant la mer sous leurs pieds. Pendant une fraction de seconde, il lui sembla que la fusée la plus éloignée venait de disparaître, comme si la lumière avait été masquée par une forme passant devant elle. Un instant plus tard, pourtant, la lumière réapparut. Rachel sentit un brusque malaise s‘emparer d‘elle.
— Norah ! cria-t-elle en essayant de couvrir le grondement du vent. Vous m‘avez dit qu‘il y avait des ours polaires par ici ?
La glaciologue était en train de préparer sa dernière fusée éclairante et, soit elle n‘entendit pas, soit elle ignora la question.
— Les ours polaires mangent des phoques ! hurla Tolland.
Ils ne s‘attaquent aux humains que lorsque ceux-ci envahissent leur espace.
— Mais c‘est bien le pays des ours polaires, n‘est-ce pas ?
demanda Rachel qui ne se rappelait jamais lequel des pôles était peuplé d‘ours et lequel abritait les pingouins.
— Ouais ! cria Tolland. Les ours polaires ont en fait donné son nom à l‘Arctique. Ours se dit arktos en grec.
Génial, songea Rachel en essayant de scruter nerveusement l‘obscurité qui les entourait.
— Il n‘y a pas d‘ours polaire sur l‘Antarctique, reprit Tolland. C‘est pour ça qu‘on l‘a baptisé Anti-arktos.
— Merci, Mike, lança Rachel, je crois qu‘on a assez parlé des ours polaires comme ça !
Il s‘esclaffa.
— Très bien, Rachel. Désolé.
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Norah enfonça sa dernière fusée éclairante dans la neige.
Comme auparavant, le cercle de lumière rougeoyant fit apparaître les quatre explorateurs en Bibendum dans leurs tenues polaires. Au-delà de ce halo de lumière, le reste du monde semblait, par contraste, plus noir et plus menaçant encore.
Rachel et ses compagnons regardaient attentivement Norah. Celle-ci enfonça son pied dans la neige et, d‘un geste délicat de la main, fit reculer le traîneau de quelques mètres en amont de l‘endroit où ils se trouvaient. Puis, s‘assurant que la corde était bien tendue, elle s‘accroupit et enclencha manuellement les freins arrière du traîneau, quatre pics d‘acier qui s‘enfoncèrent dans la glace. Enfin, elle se releva et s‘épousseta, donnant un peu de mou à la corde.
— Très bien ! s‘exclama-t-elle. Il est temps de se mettre au boulot.
La glaciologue fit le tour du traîneau pour se placer à l‘extrémité abritée de celui-ci et se mit à dénouer les cordelettes attachées aux œilletons de la bâche qui recouvrait le chargement. Estimant qu‘elle avait été un peu sèche avec Norah, Rachel fit un pas en avant pour l‘aider en dénouant l‘arrière de la bâche.
— Oh là là, non ! hurla Norah en se relevant brusquement, les yeux écarquillés. Ne faites jamais ça !
Rachel recula, déconcertée.
— Ne dénouez jamais le côté exposé au vent ! dit Norah.
Vous pourriez créer une manche à air et le traîneau partirait à toute vitesse, sans qu‘on puisse rien faire pour l‘arrêter !
Rachel recula, confuse.
Je suis désolée, fit-elle. Je...
Norah lui jeta un regard furieux.
— Vous et Corky n‘auriez jamais dû nous accompagner !
Foutus amateurs, songea Norah en maudissant l‘insistance de l‘administrateur à envoyer Corky et Sexton avec eux. Ces clowns vont finir par tuer quelqu‘un... Et s‘il y avait une chose dont Norah se serait vraiment passée en ce moment, c‘était de jouer les baby-sitters.
— Mike, j‘ai besoin d‘aide pour soulever le radar.
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Tolland l‘aida à déballer le GPR et à l‘installer sur la glace.
L‘instrument était monté sur une triple lame semblable à celle d‘un chasse-neige supportant un châssis d‘aluminium. L‘engin, qui ne devait pas mesurer plus d‘un mètre de long, était relié par des câbles à un transformateur et à une batterie de marine restée sur le traîneau.
— C‘est ça le radar ? s‘enquit Corky en tâchant de couvrir le vent.
Norah acquiesça silencieusement. Le GPR était beaucoup plus adapté à la détection d‘éventuels interstices d‘eau salée que le système PODS. Le transmetteur du radar envoyait des impulsions électromagnétiques à travers la glace, lesquelles ricochaient différemment sur les différentes strates en fonction de la structure cristalline de celles-ci. La glace non salée a une structure réticulaire plutôt plate, au contraire de la glace d‘eau de mer dont la structure réticulaire est feuilletée à cause de son contenu en sodium ; les impulsions GPR rebondissaient de façon erratique, diminuant grandement le nombre de réflexions.
Norah mit en route l‘appareil.
— Je vais prendre une image en coupe transversale par écholocalisation de la couche de glace qui entoure le puits d‘extraction, cria-t-elle. Le logiciel interne du radar va reconstituer la coupe transversale du glacier, puis l‘imprimer.
Toutes les strates d‘eau salée apparaîtront en gris plus foncé.
— Il va l‘imprimer ? questionna Tolland, surpris. Vous pouvez imprimer quelque chose dans ce climat ?
Norah montra un câble qui sortait du radar et était relié à un appareil installé sur le traîneau.
— On est obligé d‘imprimer, répliqua-t-elle. Les écrans d‘ordinateurs utilisent trop d‘électricité, si bien que les glaciologues de terrain doivent imprimer les informations sur des imprimantes par report à chaud. Les couleurs ne sont pas terribles mais les imprimantes laser sont neutralisées à partir de moins trente degrés. J‘ai appris ça, à mes dépens, en Alaska.