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Se précipiter pour les achever aurait été stupide. « Ne vous dispersez jamais, sauf si c‘est absolument nécessaire. Traitez un adversaire à la fois. » Les hommes de la Force Delta allaient les supprimer l‘un après l‘autre, exactement comme on le leur avait appris. Et le côté surnaturel, c‘était que rien n‘indiquerait la façon dont ils seraient morts.

Accroupi à côté de la femme inconsciente, Delta 1 ôta ses gants isothermes et ramassa une poignée de neige. Comprimant celle-ci en une boule, il ouvrit la bouche de sa victime et se mit à tasser la neige au fond de sa gorge. Il pressa la neige au fond du larynx. Elle serait morte en moins de trois minutes.

Cette technique, inventée par la mafia russe, s‘appelait la

bielaia smert – la mort blanche. La victime se serait étouffée longtemps avant que la neige fonde. Une fois morte, son corps resterait tiède assez longtemps pour que le bouchon de neige se liquéfie. Même si l‘on suspectait un acte criminel, on ne trouverait ni arme, ni preuve de violence, du moins dans l‘immédiat. Il se pourrait que l‘on finisse par comprendre ce qui s‘était passé, mais les hommes de la Force Delta seraient déjà loin. Les balles de glace allaient, elles aussi, se fondre dans l‘environnement, se mêler à la neige, et l‘hématome sur le visage de cette femme ferait croire qu‘elle avait glissé, qu‘elle était tombée la tête la première, ce qui ne serait pas surprenant, vu la puissance de la tempête.

Les trois autres cibles allaient être neutralisées et supprimées de la même façon. Puis Delta 1 les chargerait tous les trois sur le traîneau, les emporterait à quelques centaines de mètres de là, les encorderait comme ils l‘étaient au départ et disposerait les corps sur la banquise. À quelques heures de là, les quatre cadavres seraient découverts gelés dans la neige, victimes apparentes d‘une trop longue exposition au froid. Les

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sauveteurs se demanderaient évidemment ce qui s‘était passé, mais personne ne serait surpris par leur mort. Après tout, leurs fusées éclairantes pouvaient s‘être éteintes depuis un bon moment, les conditions climatiques étaient hostiles et, quand on se perdait sur le glacier Milne, on n‘avait plus très longtemps à vivre.

Delta 1 avait fini de bourrer de neige la gorge de la femme.

Avant de tourner son attention vers les autres, il la désencorda.

Pour le moment, il ne voulait pas que les deux cibles derrière le traîneau tentent, d‘une manière ou d‘une autre, de mettre sa victime en sécurité.

Michael Tolland venait d‘assister à un meurtre plus bizarre et plus barbare que ce qu‘il aurait pu imaginer dans ses pires cauchemars.

Une fois la corde qui reliait Norah Mangor à ses compagnons détachée, les trois agresseurs s‘occupèrent de Corky.

Celui-ci émergeait de son évanouissement en gémissant. Il tenta de s‘asseoir, mais l‘un des commandos le renversa sur le dos, enjamba son torse et maintint ses bras sur la glace en s‘agenouillant sur eux. Corky laissa échapper un cri de douleur qui fut instantanément couvert par une rafale de vent.

Épouvanté, Tolland fourragea à travers le contenu épars du traîneau renversé. Il doit bien y avoir quelque chose... une arme ! quelque chose ! Mais il ne voyait que les appareils de Norah, méconnaissables, presque intégralement pulvérisés par les balles de glace. A côté de lui, Rachel, hébétée, essayait péniblement de s‘asseoir, en prenant appui sur son pic à glace.

Elle articula difficilement :

— Fuyez... Mike...

Tolland vit la hache attachée au poignet de Rachel. On pouvait l‘utiliser comme arme, mais comment ? Tolland se demanda ce que seraient ses chances s‘il attaquait trois hommes armés avec une minuscule hache à glace.

C‘était un pur suicide.

Tandis que Rachel se tournait pour s‘asseoir, Tolland aperçut quelque chose derrière elle. Un gros sac en vinyle.

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Priant Dieu qu‘il contienne un pistolet lance-fusées ou un talkie-walkie, il enjamba Rachel et attrapa le sac en question. Il y trouva une grande feuille soigneusement pliée de tissu Mylar, sans grand intérêt. Tolland avait le même sur son bateau de recherche. C‘était un petit ballon météorologique, conçu pour emporter une mini-station d‘observation météo, guère plus lourde qu‘un ordinateur portable. Le ballon de Norah ne leur servirait à rien, d‘autant qu‘ils n‘avaient pas de bouteille d‘hélium pour le gonfler.

Tolland, qui entendait toujours les gémissements et les cris étouffés de Corky, se sentit plus impuissant que jamais. Comme dans le cliché du condamné à mort qui voit sa vie repasser devant ses yeux, l‘océanologue vit défiler des souvenirs d‘enfance depuis longtemps oubliés. Un instant, il se revit sur un bateau à San Pedro, apprenant les rudiments du « vol en spinnaker », suspendu à une corde à nœuds au-dessus de l‘océan. Ivre de joie, il plongeait dans les vagues, remontant et redescendant comme un enfant suspendu à la corde d‘une cloche d‘église, au gré de la brise marine qui gonflait et dégonflait sa voile.

Les yeux de Tolland revinrent vers le ballon en Mylar qu‘il tenait à la main, réalisant que son esprit, loin de capituler, avait cherché à lui fournir la solution en lui rappelant un souvenir bien utile ! Le vol en spinnaker.

Corky luttait toujours contre son agresseur quand Tolland ouvrit le sac contenant le ballon. Tolland n‘avait pas d‘illusions sur les minces chances de réussite de son plan, mais il était sûr d‘une chose : rester ici sans rien faire impliquerait une mort certaine pour tout le monde.

Il empoigna la grande feuille de Mylar repliée. Une étiquette de sécurité avertissait : ne pas utiliser par des vents de plus de dix nœuds.

Au diable la sécurité ! Agrippant la feuille pour l‘empêcher de se déplier, Tolland rampa jusqu‘à Rachel qui était allongée sur le côté.

— Accrochez-vous à ça ! lui lança-t-il.

Visiblement, Rachel ne comprenait pas.

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Tolland lui tendit le paquet de tissu, puis utilisa ses mains libres pour glisser l‘amarre de chargement du ballon gonflable dans un des mousquetons de son harnais. Roulant sur le côté, il glissa la cordelette du ballon dans le harnais de sa compagne.

Tolland et Rachel étaient maintenant unis.

Pour le meilleur et pour le pire.

Derrière eux, la corde les reliait toujours à Corky, qui se débattait encore... Dix mètres plus loin, elle serpentait et s‘arrêtait à côté de Norah Mangor.

Norah est déjà morte, se dit Tolland, il n‘y a malheureusement plus rien à faire.

Les commandos étaient penchés sur le corps replié de Corky, en train de ramasser de la neige pour l‘enfoncer dans la gorge du pauvre homme. Tolland savait qu‘il ne leur restait que quelques secondes.

Il saisit le ballon replié dans les mains de Rachel. Le tissu était aussi léger qu‘un mouchoir en papier, mais virtuellement indestructible. Maintenant ou jamais.

— Attention, Rachel !

— Mike ? fit Rachel. Qu‘est-ce que...

Tolland lança l‘étoffe encore repliée en l‘air, au-dessus de leurs têtes. Le vent s‘y engouffra et la déploya comme un parachute pris dans un ouragan. Le Mylar s‘arrondit immédiatement et prit sa forme avec un claquement sonore.