En sentant son harnais se tendre d‘un coup sec avec force, Tolland comprit qu‘il avait sous-estimé le pouvoir du vent catabatique. En un instant, lui et Rachel volaient à moitié, emportés vers l‘aval du glacier. Une seconde plus tard, Tolland sentit la corde qui le reliait à Corky Marlinson se tendre avec un nouveau coup sec.
Vingt mètres en arrière, son ami terrifié était arraché à ses agresseurs sidérés, envoyant l‘un d‘eux bouler à quelques mètres. Corky laissa échapper une sorte de gargouillis, alors qu‘il était entraîné à vive allure, évitant de justesse le traîneau renversé, puis faisant une embardée qui le retourna sur le ventre. Une deuxième corde traînait derrière Corky... celle qui l‘avait relié à Norah Mangor.
Tu ne peux plus rien pour elle, se répéta Tolland.
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Comme un groupe de marionnettes humaines enchaînées, les trois compagnons dévalèrent le glacier. Des balles de glace se mirent à fuser autour d‘eux, mais Tolland sut que ses assaillants avaient raté leur mission. Derrière lui, les commandos en uniforme blanc s‘estompèrent peu à peu pour se réduire bientôt à de petites taches blanches dans la lueur des fusées éclairantes.
Tolland sentit sous sa combinaison rembourrée le sol glacé qui glissait de plus en plus vite, et son soulagement d‘avoir échappé à la mort fit bientôt place à une angoisse grandissante.
À moins de trois kilomètres, dans la direction où ils se précipitaient à toute allure, la plate-forme glaciaire se terminait abruptement en falaise, au-delà de laquelle... une chute de trente mètres les précipiterait dans l‘océan Arctique.
52.
Marjorie Tench souriait en descendant l‘escalier qui menait au bureau des communications de la Maison Blanche – la salle d‘enregistrement informatisée d‘où partaient les communiqués de presse rédigés au rez-de-chaussée. L‘entretien avec Gabrielle Ashe s‘était bien passé. Elle n‘était pas certaine d‘avoir réussi à intimider assez la jeune femme pour la convaincre de signer l‘aveu de sa liaison avec Sexton, mais ce dont elle était sûre, c‘est que cela valait la peine d‘avoir tenté le coup.
Gabrielle ferait bien de quitter rapidement le navire, songea-t-elle. La pauvre fille ne s‘imaginait pas à quel point la chute de Sexton était proche.
Dans quelques heures, la conférence de presse du Président allait scier net la branche sur laquelle était assis le sénateur. L‘affaire était pliée. Gabrielle Ashe, si elle coopérait, serait le coup ultime qui ferait définitivement oublier à Sexton ses ambitions politiques. Le lendemain matin, Marjorie Tench pourrait communiquer à la presse la déclaration de Gabrielle
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avec la cassette vidéo des dénégations de Sexton. Il ne s‘en remettrait pas.
Après tout, en politique, il ne s‘agissait pas seulement de gagner une élection, encore fallait-il l‘emporter de telle façon qu‘on ait les moyens d‘appliquer son programme. L‘œuvre des présidents qui avaient été élus avec une faible marge était toujours moins importante que celle des autres. Quand leur victoire était trop courte, les représentants au Congrès exploitaient cette faiblesse pour rogner au maximum leur pouvoir.
Marjorie Tench ayant planifié une attaque simultanée qui devait le discréditer sur le plan aussi bien politique que moral, la défaite de Sexton devait être totale. Cette stratégie, désignée à Washington par l‘expression « au-dessus et en dessous » – de la ceinture –, était empruntée à la stratégie militaire : forcer l‘ennemi à se battre sur deux fronts. Quand un candidat entrait en possession d‘une information nuisible pour son adversaire, il attendait souvent d‘en obtenir une seconde pour les livrer en même temps au public. Cette technique était d‘une redoutable efficacité. Réfuter la critique d‘une politique exigeait de la logique, tandis que contrer une attaque personnelle supposait de la passion ; le double discrédit était pratiquement impossible à éviter.
Ce soir, le sénateur Sexton allait vivre un cauchemar : un époustouflant triomphe de la NASA. Mais son calvaire se révélerait bien pire quand il serait contraint de défendre sa position sur l‘Agence spatiale, alors même qu‘une de ses plus proches conseillères démasquerait sa duplicité.
Arrivée à la porte du bureau des communications, Marjorie Tench se sentit parcourue d‘un frisson d‘excitation à la perspective de cette bataille. La politique, c‘est la guerre. Elle inspira profondément avant de jeter un coup d‘œil à sa montre.
18 h 15. Premier missile. Elle entra.
Le bureau des communications était petit, non par manque d‘espace, mais parce que davantage de place était inutile. C‘était l‘une des stations de communication les plus performantes au monde et elle n‘employait qu‘une équipe de cinq personnes. En
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ce moment, les cinq employés se tenaient debout derrière leurs consoles, avec l‘air de nageurs se préparant pour un sprint.
Ils sont prêts, se dit Tench en voyant leurs regards tendus.
Elle était toujours surprise de constater qu‘un aussi petit service n‘eût besoin que de deux heures pour toucher près d‘un tiers de la population du globe. Avec ses connexions à des dizaines de milliers de sources d‘information – des plus grands groupes de télévision jusqu‘aux plus petits journaux des provinces les plus reculées –, le bureau des communications de la Maison Blanche pouvait, sur simple pression de quelques boutons, tétaniser le monde entier.
Ses ordinateurs bombarderaient de communiqués de presse les radios, télévisions, journaux et sites Internet, de San Francisco à Moscou. Des programmes de diffusion massive d‘e-mails allaient submerger les agences de presse on line. Des serveurs vocaux automatiques téléphoneraient des messages préenregistrés à des milliers de journalistes un peu partout dans le monde. Une page web spéciale fournirait des mises à jour constantes et des contenus préformatés. Les grands réseaux d‘information en continu, CNN, NBC, ABC, CBS, ainsi que les chaînes étrangères, seraient assaillis sous tous les angles et on leur offrirait en direct émissions et reportages gratuits. Tous les programmes allaient s‘interrompre pour cause d‘allocution présidentielle extraordinaire.
Couverture totale, songea Tench.
Comme un général inspectant ses troupes, Marjorie Tench entra en silence, mais d‘un pas vif, dans le bureau et attrapa au passage un exemplaire du communiqué de presse que tous les organes de transmission, comme autant de mitrailleuses prêtes à vomir leurs munitions, se préparaient à émettre.
À sa lecture, elle ne put s‘empêcher de sourire. Selon les standards habituels, ce communiqué était un peu lourd dans sa rédaction et il évoquait plus un message publicitaire qu‘une information capitale. Mais le Président avait demandé au bureau des communications de sortir le grand jeu. Ce qui avait été fait. Le texte était parfait, riche en mots clés et léger en contenu. Une combinaison mortelle. Les agences de presse qui utilisaient des « renifleurs de mots clés », pour faire le tri dans
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leur courrier entrant, allaient voir s‘allumer tous leurs signaux d‘alerte en recevant ces quelques lignes :