De : Bureau des communications de la Maison Blanche Sujet : Allocution présidentielle extraordinaire Le président des États-Unis tiendra une conférence de presse extraordinaire ce soir à 20 heures, heure de la côte Est, depuis la salle de presse de la Maison Blanche. Le sujet de cette allocution reste pour l’instant secret-défense.
Des séquences audio et vidéo en direct seront disponibles sur les canaux habituels.
En reposant le papier, Marjorie Tench balaya du regard le bureau des communications et adressa à équipe un hochement de tête approbateur. Ils semblaient tous impatients de commencer.
Elle alluma une cigarette, tira quelques bouffées, laissant cette impatience bouillir encore un peu. Finalement, elle arbora un large sourire.
— Mesdames et messieurs, c‘est parti !
53.
Le cerveau de Rachel avait perdu toutes ses capacités de raisonnement logique. Oubliés Wailee Ming, la météorite, le mystérieux cliché du radar GPR enfoui dans sa poche, l‘agression sur le glacier, la mort atroce de Norah Mangor. Une seule question se posait : comment survivre ?
Lisse comme le revêtement d‘une autoroute, la banquise défilait sans fin sous elle dans une sorte de brouillard. Sans savoir si son corps était anesthésié par la peur ou engourdi par
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l‘épaisseur de sa combinaison, elle ne ressentait aucune douleur. Rien.
Pas encore.
Attachée à Tolland par la taille, elle était allongée face à lui sur le côté, en une étreinte maladroite. Le vent gonflait le ballon qui filait devant eux à l‘image d‘un parachute attaché à l‘arrière d‘un dragster. Ils traînaient Corky Marlinson, dont le corps ballottait à droite et à gauche, comme une remorque mal accrochée. On ne voyait plus depuis longtemps la fusée éclairante qui indiquait l‘endroit où ils avaient été attaqués.
Le sifflement des combinaisons de nylon sur la glace s‘intensifiait à mesure qu‘ils accéléraient. Rachel n‘avait aucune idée de la vitesse du ballon mais, au bas mot, le vent soufflait à quatre-vingt-dix kilomètre-heure. En bas, le glacier défilait sous eux à une cadence croissante, que rien ne ralentissait. Et l‘impitoyable ballon en Mylar ne semblait pas près de se déchirer ou de se rompre.
Il faut absolument se défaire de la corde, songea-t-elle. Ils fuyaient une mort annoncée, mais se précipitaient vers une fin tout aussi inéluctable. L‘océan doit être à moins de deux kilomètres ! L‘image de l‘eau gelée fit remonter en elle des souvenirs de frayeur.
Les rafales devinrent plus cinglantes, et le ballon redoubla de vitesse. Au bout de son filin, Corky poussa un cri terrifié.
Rachel savait qu‘à cette allure il ne leur restait plus que quelques minutes avant la chute à pic et le plongeon da ns l‘océan glacial.
Tolland devait avoir les mêmes pensées. Il se débattait avec le mousqueton de la corde qui les reliait au ballon météo.
— Je n‘arrive pas à nous décrocher ! La corde est trop tendue !
Rachel comptait sur une accalmie momentanée, qui donnerait un peu de mou à leur attelage, mais le vent catabatique soufflait implacablement. Pour venir en aide à Tolland, et à force de contorsions, elle parvint à planter dans la glace la pointe de sa semelle à crampons, qui projeta en l‘air un panache de cristaux. Le ralentissement fut à peine perceptible.
— Allez-y ! cria-t-elle en relevant le pied.
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Pendant un instant, la courroie se relâcha légèrement.
Tolland en profita pour tirer d‘un coup sec et tenter d‘ouvrir le mousqueton. Il était encore loin du compte.
— On recommence ! hurla-t-il.
Ils se collèrent l‘un contre l‘autre et enfoncèrent à l‘unisson leurs crampons dans la glace, faisant jaillir dans leur sillage un double faisceau blanc. La vitesse ralentit nettement.
Sur un signal de Tolland, ils relevèrent ensemble la jambe.
Au moment où le ballon fit un bond en avant, Michael glissa le pouce dans la boucle et tenta d‘actionner le fermoir. Il y était presque, mais il lui manquait encore un ou deux millimètres.
Norah leur avait vanté ces mousquetons high-tech – des fixations de sécurité équipées d‘une boucle métallique supplémentaire, qui les empêchait de céder en cas de surtension.
Deux explorateurs polaires tués par leurs mousquetons de sécurité, pensa Rachel sans aucun humour.
— Encore une fois ! cria Tolland.
Rassemblant toute son énergie, Rachel étendit les jambes et lança de toutes ses forces ses deux pointes de bottes contre la glace, en arrondissant le dos pour transférer le plus de poids possible vers ses pieds. Tolland l‘imita et ils se retrouvèrent tous deux sur le dos, serrés à la taille par leur harnais, les jambes secouées par les vibrations du choc contre la glace. Rachel eut l‘impression que ses chevilles allaient se briser.
— Tenez bon ! hurla Tolland en se contorsionnant pour ouvrir la fixation. J‘y suis presque...
Les crampons métalliques de Rachel, brusquement arrachés de ses semelles, rebondirent en scintillant dans la nuit au-dessus de Corky. Aussitôt, le ballon fit une embardée, entraînant ses deux captifs derrière lui, dans des zigzags incontrôlés.
— Merde ! pesta Michael quand le mousqueton lui échappa des mains.
Comme pour se venger d‘avoir été momentanément freiné dans sa course, le ballon s‘élança de plus belle. Rachel savait qu‘il les précipitait vers la falaise, mais un danger plus immédiat les menaçait : trois immenses congères se dressaient devant
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eux. La perspective de se trouver propulsée à toute allure sur ces montagnes, même protégée par sa combinaison, emplit Rachel d‘effroi.
Alors qu‘elle tentait désespérément de dégrafer le harnais qui l‘attachait au ballon, elle entendit le bruit métallique d‘un objet qui frappait régulièrement la glace. Le piolet.
Jusque-là, elle avait été trop affolée pour l‘entendre.
Attaché par un cordon élastique à sa ceinture, l‘outil rebondissait sur le glacier. Elle leva les yeux vers le câble du ballon – une cordelette de nylon tressé, épaisse et résistante.
Elle s‘empara du manche du piolet et le tira vers elle. Toujours en position couchée, elle réussit à tendre les deux bras au-dessus de sa tête et entreprit tant bien que mal de scier le câble avec le côté dentelé de l‘instrument.
— Oui ! cria Tolland en cherchant le sien à tâtons.
Rachel glissait sur le côté, les bras soumis à une violente tension. La longe du ballon était solide et les fibres tressées ne s‘effilochaient que lentement. Empoignant son piolet, Tolland allongea un bras au-dessus de sa tête et attaqua la corde pardessous au même endroit.
Ils travaillèrent ainsi en parallèle, avec leurs petites lames incurvées, tels deux bûcherons. On va y arriver, se répétait Rachel. Cette fichue corde va finir par céder.
Soudain, le ballon argenté s‘envola, comme emporté par un courant ascendant. Rachel réalisa avec horreur qu‘il ne faisait que suivre la pente du terrain.
Nous y voilà.
Les congères.
A peine eurent-ils le temps de voir la paroi blanche se dresser devant eux qu‘ils étaient déjà à mi-hauteur. La violence du choc de ses épaules contre la pente coupa le souffle à Rachel, qui lâcha son piolet. Elle se sentit soulevée comme un pantin de chiffon, catapultée avec Tolland dans une folle montée en vrille.