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La dépression qui séparait les deux congères se creusait déjà sous eux, mais le câble effiloché du ballon qui résistait encore les entraîna en vol plané au-dessus de la cuvette. Relevant un instant la tête, Rachel aperçut ce qui les attendait ensuite : deux

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autres cimes, suivies d‘un court plateau, avant la falaise abrupte et la chute dans l‘océan.

Comme pour exprimer la peur panique qui s‘empara d‘elle, un hurlement aigu fendit l‘air. Corky survolait à leur suite la crête du premier monticule. Le ballon continuait à grimper, comme un animal furieux cherchant à briser les chaînes qui le retiennent prisonnier.

Alors la corde usée se rompit, claquant dans la nuit tel un coup de feu, et l‘une des extrémités déchiquetées cingla le visage de Rachel. La chute fut instantanée. Le ballon libéré fila comme un bolide en tourbillonnant vers l‘océan.

Empêtrés dans leurs harnais et leurs mousquetons, Rachel et Tolland chutèrent vers le glacier. Le flanc de la deuxième congère se dressait devant eux et Rachel se prépara à l‘impact.

Ils en franchirent de justesse le sommet et s‘écrasèrent de l‘autre côté, leurs combinaisons et la pente descendante amortissant en partie le choc. Rachel dévala la côte en étendant instinctivement les bras et les jambes pour tenter de ralentir mais, au bout de quelques secondes, leur élan les projeta vers la dernière congère. Après un court instant d‘apesanteur sur la crête, ils glissèrent vers le plateau... les trente derniers mètres de la plate-forme glaciaire.

En dérapant sur le plateau, avec le poids de Corky au bout de la longe, Rachel sentit qu‘ils ralentissaient enfin. Mais trop peu et trop tard. La falaise approchait. Elle laissa échapper un cri de désespoir.

Ils y étaient. Elle sentit le rebord du glacier faire place au vide. Dans sa chute, Rachel perdit connaissance.

54.

La résidence Westbrooke Place, 2201 rue N à Washington, se veut l‘une des adresses les plus huppées de la capitale.

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Gabrielle arriva d‘un pas vif et poussa résolument la porte à tambour à montants dorés pour entrer dans le hall de marbre, où l‘écho puissant d‘une chute d‘eau se répercutait sur les murs.

Le réceptionniste fut surpris de la voir.

— Mademoiselle Ashe ? Je ne savais pas que vous deviez passer ce soir.

— Je fais des heures sup.

Gabrielle signa rapidement le registre. L‘horloge marquait 18 h 22. Le réceptionniste se grattait la tête.

— Le sénateur m‘a donné une liste, mais vous n‘êtes pas...

Normal, il m‘oublie toujours.

— Elle lui décocha un sourire ravageur et gagna rapidement l‘ascenseur.

Le portier semblait mal à l‘aise.

— Je ferais mieux d‘appeler...

— Merci, fit Gabrielle, en appuyant sur le bouton de l‘ascenseur.

Le téléphone du sénateur est débranché, se dit-elle.

Au neuvième étage, elle suivit un élégant couloir, au bout duquel elle aperçut l‘un des gardes du corps du sénateur, assis sur une chaise près de la porte de son patron. Il avait l‘air de s‘ennuyer ferme. Gabrielle fut étonnée de le trouver là, en mission de sécurité, mais le plus surpris des deux fut quand même le garde du corps. Il se leva d‘un bond à son approche.

— Je sais, lança Gabrielle d‘une voix sonore, encore à mi-couloir. C‘est une soirée « événement personnel ». Il ne veut pas être dérangé.

Le garde acquiesça vigoureusement.

— Il m‘a donné des ordres très stricts... Aucun visiteur...

— Il s‘agit d‘une urgence.

Le garde s‘interposa entre elle et la porte.

— Il n‘est pas seul.

— Vraiment ?

Gabrielle extirpa l‘enveloppe rouge aux armes de la Maison Blanche et l‘agita devant le visage de l‘homme.

— Je viens de quitter le bureau Ovale. Je dois donner cette information au sénateur. Quels que soient les vieux copains

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qu‘il reçoit ce soir, il va falloir qu‘ils me laissent m‘entretenir avec lui quelques instants. Laissez-moi entrer !

Le garde blêmit légèrement à la vue du cachet de la Maison Blanche sur l‘enveloppe.

Ne me force pas à l‘ouvrir, supplia silencieusement Gabrielle.

— Donnez l‘enveloppe, fit l‘homme, je vais la lui apporter.

— Il n‘en est pas question. J‘ai ordre du Président de livrer ces documents en mains propres. Si je ne lui parle pas sur-le-champ, vous et moi n‘aurons plus qu‘à nous chercher un nouveau travail, dès demain matin. Vous comprenez ?

Le garde hésitait. Gabrielle en déduisit que le sénateur avait dû être catégorique : interdiction absolue de le déranger !

Elle avança d‘un pas, prête à tout. Tenant l‘enveloppe de la Maison Blanche à la hauteur du visage du garde du corps, Gabrielle reprit un ton plus bas et prononça les six mots que tous les agents de sécurité de Washington craignent d‘entendre.

— Vous ne comprenez pas la situation !

Les gardes du corps des hommes politiques ne comprennent jamais la situation, ce qui leur est éminemment détestable. Ils sont embauchés pour leurs muscles, ombres menaçantes, sans jamais savoir s‘ils doivent respecter les ordres à la lettre ou les enfreindre dans un cas de force majeure, au risque de perdre leur emploi s‘ils ont mal évalué la situation.

Le garde déglutit avec difficulté, l‘œil fixé sur l‘enveloppe de la Maison Blanche.

— Très bien, mais je dirai au sénateur que vous avez exigé d‘entrer.

Il tourna la clé dans la serrure et Gabrielle se faufila dans le vestibule avant qu‘il ait eu le temps de dire ouf. Elle referma silencieusement la porte derrière elle et tourna le verrou.

Au bout du couloir, dans le salon, Gabrielle entendit des voix masculines étouffées. Ce soir, l‘« événement personnel »

n‘était visiblement pas le rendez-vous privé que Sexton avait évoqué au téléphone.

Elle passa devant une penderie ouverte où étaient accrochés une demi-douzaine de pardessus luxueux en laine et cachemire. Plusieurs porte-documents avaient été déposés sur

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le sol. Apparemment, on avait laissé les affaires sérieuses au vestiaire. Gabrielle allait frapper à la porte du salon au moment où elle aperçut, sur l‘un de ces porte-documents, une petite plaque en cuivre gravée d‘un logo qui la fit sursauter. Une fusée rouge vif.

Elle s‘arrêta et s‘agenouilla pour lire le nom : SPACE

AMERICA, INC.

Sidérée, elle examina les autres mallettes.

BEAL AEROSPACE, MICROCOSM INC., ROTARY

ROCKET COMPANY, KISTLER AEROSPACE.

Elle crut alors entendre la voix rauque de Marjorie Tench lui susurrer perfidement : « Savez-vous que Sexton accepte des pots-de-vin d‘entreprises aérospatiales privées ? »

Le cœur de Gabrielle se mit à battre la chamade tandis qu‘elle relevait la tête et fixait la porte qui donnait dans l‘antre du sénateur. Elle savait qu‘elle aurait dû annoncer sa présence à haute et intelligible voix, et pourtant c‘est en silence qu‘elle s‘avança. Elle s‘arrêta tout près du salon et écouta la conversation qui se tenait à l‘intérieur.