55.
Laissant à Delta 3 le soin d‘enlever le corps de Norah Mangor et le traîneau, les deux autres agents spéciaux repartirent à la poursuite de leurs proies.
Ils étaient chaussés de skis à propulsion électrique.
Élaborés à partir des Fast Trax du commerce, ces engins motorisés top secret étaient équipés de chenilles miniatures, et ressemblaient à une paire de mini-motoneiges. On contrôlait la vitesse avec le pouce et l‘index du gant de la main droite, où une puce commandait le contact entre deux plaques de pression reliées à une puissante pile sèche. Celle-ci, moulée autour du pied, servait à la fois d‘isolant et de silencieux. Un dispositif
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ingénieux stockait l‘énergie cinétique générée en descente par la pesanteur et les chenilles, rechargeant ainsi la pile pour permettre de gravir la côte suivante.
Delta 1 s‘accroupit sur ses skis et, poussé par le vent, glissa vers l‘océan, tout en embrassant du regard le glacier qui s‘étendait devant lui. Il disposait d‘un système de vision nocturne « mains libres », très supérieur aux jumelles Patriot utilisées par les Marines : lentilles de 40 x 90 mm à six éléments, grossissement renforcé et rayonnement infrarouge à longue portée. Le monde extérieur lui apparaissait teinté en bleu froid – contrairement au vert des jumelles habituelles –, une couleur spécialement adaptée aux terrains à forte réverbération comme les banquises de l‘Arctique.
En approchant de la première congère, les jumelles de Delta 1 firent apparaître, comme des tubes de néon luisant dans la nuit, plusieurs bandes de neige fraîchement remuée, qui zébraient la paroi jusqu‘à sa crête. Les trois fugitifs n‘avaient pas pensé – ou pas réussi – à décrocher leur voilure de fortune.
S‘ils ne s‘étaient pas détachés en arrivant sur la dernière congère, ils étaient probablement déjà tombés dans l‘océan.
Leurs combinaisons prolongeraient sans doute un peu leur durée de vie dans l‘eau glaciale, mais ils seraient fatalement entraînés vers le large par les courants. La mort par noyade était inévitable.
Malgré cette assurance, Delta 1 avait appris à ne rien tenir pour acquis. Il lui fallait des cadavres. Se courbant vers l‘avant, il pinça les deux doigts de son gant et attaqua l‘ascension de la première congère.
Immobile, Michael Tolland faisait l‘inventaire de ses contusions. Il avait mal partout, mais s‘en était apparemment tiré sans fracture. C‘était sans aucun doute le gel protecteur de sa combinaison qui avait amorti le choc. Il ouvrit les yeux et sa pensée mit quelque temps à se réorganiser. Le sol lui paraissait plus mou, l‘atmosphère plus calme. Le vent hurlait toujours, moins violemment toutefois.
On a bien plongé, pourtant ?... se demanda-t-il.
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Reprenant ses esprits, il se rendit compte qu‘il était allongé sur la glace, étalé en travers de Rachel, en croix presque parfaite. Il était accroché à elle par un enchevêtrement de cordes et de mousquetons. Il la sentait respirer sous lui, mais ne pouvait pas voir son visage. Les muscles engourdis, il roula sur lui-même pour la dégager.
— Rachel ? appela-t-il, sans percevoir si sa voix sortait de ses lèvres.
Il revit les dernières secondes de leur folle cavalcade, le vol plané derrière le ballon météo, la rupture de la corde, la dégringolade depuis la crête de la congère, l‘élan qui les avait entraînés par-dessus la suivante, la glissade vers le bord de la falaise et la chute finale. Une chute qui lui avait paru étonnamment courte. Au lieu du plongeon dans l‘océan, ils avaient atterri trois ou quatre mètres plus bas, sur une autre plaque de glace. Et ils avaient fini par arrêter de glisser, ralentis par le poids de Corky qu‘ils traînaient toujours derrière eux.
Tolland leva la tête en direction du large. Non loin d‘eux, la plate-forme tombait à pic dans l‘océan, dont il entendait le grondement. À une vingtaine de mètres derrière lui, il finit par distinguer dans la nuit une haute muraille blanche en surplomb au-dessus d‘eux. Il comprit alors ce qui s‘était passé. Ils avaient glissé de la plate-forme, atterrissant sur une sorte de corniche en contrebas – une section du glacier principal, plate, de la taille d‘un terrain de hockey – à moitié effondrée... et qui menaçait de se décrocher.
Cette partie du glacier se disloque, songea-t-il en observant la portion de banquise précaire où ils avaient échoué. Un bloc carré accroché provisoirement à la plate-forme glaciaire par son seul flanc arrière, tel un immense balcon, entouré sur trois côtés de parois en à-pic sur l‘océan. La jonction entre cette terrasse et la plate-forme principale était fendue d‘une crevasse de plus d‘un mètre de large... Ils se trouvaient sur un iceberg prêt à se détacher.
Plus effrayant encore était le corps immobile de Corky Marlinson, recroquevillé en boule sur la glace, à dix mètres, au bout de la corde qui le reliait à ses compagnons.
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Tolland essaya de se lever, mais il était encore attaché à Rachel. Il se remit à plat pour défaire les mousquetons.
Rachel se débattit pour tenter de s‘asseoir.
— On n‘est pas... tombés ? demanda-t-elle d‘une voix faible.
— Si, mais sur une plaque en contrebas. Il faut que j‘aille secourir Corky.
Il tenta une nouvelle fois de se mettre debout, mais il ne tenait pas sur ses jambes. Il empoigna la corde et tira. Il lui fallut une dizaine de tractions successives pour ramener Corky auprès d‘eux.
Sans ses lunettes, avec une joue lacérée et un nez tuméfié et sanguinolent, on aurait dit qu‘il venait de se faire tabasser. Mais les craintes de Tolland se dissipèrent vite quand son copain roula sur le côté et lui lança un regard furibond.
— Nom de Dieu ! explosa l‘astrophysicien. Tu peux me dire à quoi on joue ?
Tolland laissa échapper un soupir de soulagement.
Rachel s‘assit en grimaçant et regarda alentour.
— Il faut... qu‘on s‘en aille d‘ici, dit-elle. Ce bloc de glace ne va pas tarder à se décrocher.
Tolland n‘allait pas la contredire. Le seul problème était de savoir comment quitter cette banquise.
Ils n‘eurent guère le temps d‘envisager les différentes options. Un chuintement familier se fit entendre au-dessus d‘eux. Tolland leva les yeux et distingua deux skieurs vêtus de blanc stoppant ensemble au bord du glacier supérieur. Ils restèrent là un moment, à observer leurs proies mal en point, comme des champions d‘échecs savourant la certitude du coup final.
Delta 1 était surpris de constater que les trois fugitifs étaient encore en vie. Mais cette situation n‘était que provisoire.
Les cibles avaient atterri sur une section du glacier qui avait amorcé son inéluctable descente dans l‘océan. Il n‘aurait pas été difficile de les neutraliser et de les tuer, comme Norah Mangor, mais une solution lui vint à l‘esprit, bien plus simple, et qui ne laisserait aucune trace. On ne retrouverait jamais les cadavres.
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Delta 1 balaya du regard la terrasse qu‘il surplombait, et s‘attarda sur la crevasse béante qui séparait la plate-forme de la périlleuse corniche où ses futures victimes avaient atterri. D‘un moment à l‘autre, elle allait larguer ses amarres pour partir à la dérive sur l‘océan.