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Pourquoi pas tout de suite ? se dit-il.

Sur la banquise, la nuit polaire retentissait fréquemment de grondements assourdissants – ceux de blocs de glace plongeant dans l‘Arctique. Qui remarquerait celui-là ?

Reconnaissant l‘excitation qui accompagnait toujours ses préparatifs meurtriers, Delta 1 ouvrit son sac à dos et en sortit un lourd objet de la forme d‘un citron : un flash-bang, une munition réservée aux sections spéciales. Une grenade à concussion, qui avait pour effet de désorienter momentanément l‘ennemi en projetant autour d‘elle un éclair aveuglant et une onde de choc assourdissante. Si cette arme n‘était pas destinée à tuer, ce soir elle allait se révéler meurtrière.

Il s‘approcha du bord de la falaise et tenta d‘évaluer la profondeur de la fracture entre les deux glaciers. Une dizaine de mètres ? Une vingtaine ? Peu importait. Son plan ne pouvait pas échouer.

Avec le calme d‘un technicien aguerri, Delta 1 programma un retard de dix secondes sur le cadran à vis de la grenade. Il la dégoupilla et la jeta dans la crevasse à ses pieds. Sans savoir si Michael Tolland avait deviné ce qu‘il faisait, il le vit lancer un regard horrifié vers la faille, comme s‘il comprenait ce qui l‘attendait.

Comme un nuage d‘orage éclairé de l‘intérieur par la foudre, la banquise s‘illumina d‘un formidable éclair qui fusa dans toutes les directions, à cent mètres à la ronde. Puis vint le séisme. Pas un grondement de tremblement de terre, mais une onde de choc d‘une force colossale, dont Rachel sentit l‘impact se répercuter dans tout son corps.

Instantanément, comme fendue par un gigantesque coup de hache, la terrasse commença à se détacher de la plate-forme dans un craquement retentissant. Le regard de Rachel croisa celui de Tolland, figé par la terreur. Corky poussa un cri.

La corniche de glace s‘effondra.

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Rachel se sentit un instant en état d‘apesanteur, comme en lévitation au-dessus des milliers de tonnes du bloc de glace. Puis elle retomba avec ses compagnons sur la surface du nouvel iceberg, et tous trois l‘accompagnèrent dans son plongeon vers l‘océan.

56.

Dans un fracas extraordinaire, l‘énorme iceberg se détacha de la plate-forme Milne en lançant vers le ciel un panache de poudre blanche. Le contact avec l‘eau ralentit sa chute, et Rachel s‘écrasa sur la surface glacée. Tolland et Corky atterrirent non loin d‘elle avec la même brutalité.

Entraîné par sa force d‘inertie, l‘iceberg s‘enfonça profondément dans les flots écumants dont le niveau s‘élevait à toute vitesse. Rachel regarda l‘eau monter... monter encore...

engloutir la surface de l‘iceberg. Le cauchemar de son enfance était revenu. La glace qui craque... l‘eau froide... les ténèbres.

Une sorte de terreur primitive s‘empara d‘elle.

Le sommet de l‘iceberg plongea dans l‘océan glacé, dont les eaux ruisselèrent en torrents tumultueux sur la banquise.

Cernée de toutes parts, Rachel se sentit happée vers le bas. La peau de son visage se tendit sous la brûlure de l‘eau salée. Le sol de glace se déroba sous ses pieds, et elle se débattit pour remonter, soutenue par le gel qui garnissait sa combinaison.

Elle but la tasse et battit des pieds pour retrouver la surface, apercevant, non loin, ses deux compagnons qui l‘imitaient, emmêlés dans la corde qui les reliait. Au moment précis où elle s‘était stabilisée à la surface de l‘eau, Tolland hurla :

— Il remonte !

L‘écho de sa voix résonnait encore au-dessus de l‘océan furieux quand Rachel sentit l‘eau bouillonner sous elle. Comme une locomotive géante dont le conducteur aurait enclenché la

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marche arrière, l‘iceberg amorçait sa remontée. Un grondement sourd monta des profondeurs et l‘iceberg refit progressivement surface à côté du glacier dont il s‘était détaché.

Il accéléra son ascension et sa masse claire surgit de l‘océan sombre, hissant Rachel et ses compagnons hors des flots. Dans l‘eau jusqu‘à la taille, la jeune femme se débattait pour retrouver l‘équilibre. L‘iceberg oscillait et cherchait lui aussi son centre de gravité. Le torrent d‘eau qui ruisselait à la surface entraînait Rachel vers la périphérie. Elle se sentit partir à toute allure vers le rebord.

« Tiens bon ! » C‘était la voix de sa mère, celle qu‘elle avait entendue, petite, alors qu‘elle se débattait sous la glace de l‘étang. « Tiens bon ! Ne te laisse pas aller ! »

Elle virevolta brutalement, tirée violemment par son harnais, et ses poumons expulsèrent le peu d‘air qui leur restait.

À une dizaine de mètres derrière elle, le corps mou de Corky, qu‘elle traînait toujours, s‘arrêta lui aussi. Avec la baisse du niveau d‘eau, elle distingua une autre forme sombre, à quatre pattes, accrochée à la corde, qui recrachait de l‘eau de mer.

Michael Tolland.

Toujours submergée par les dernières vagues qui s‘écoulaient de l‘iceberg, Rachel s‘immobilisa, écoutant mugir l‘océan. Frissonnant de froid, elle se redressa péniblement.

L‘iceberg continuait à ballotter sur les flots, comme un glaçon géant. Percluse de courbatures, complètement désorientée, elle rampa vers ses deux compagnons.

Du haut de la plate-forme Milne, derrière ses jumelles à vision nocturne, Delta 1 scrutait les vagues qui fouettaient les flancs du nouvel iceberg. Il ne fut pas surpris de n‘apercevoir aucun corps. Les combinaisons et les capuches de ses victimes étaient aussi noires que l‘océan.

Avec une visibilité de plus en plus faible, il survola du regard la surface de l‘iceberg qui s‘éloignait rapidement, emporté vers le large par les courants. Il était sur le point de détourner son regard vers le large quand il remarqua trois points noirs sur la glace. Des corps ?

— Tu vois quelque chose ? s‘enquit Delta 2.

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Delta 1 ne répondit pas et ajusta la vision télescopique de ses lunettes. Sur le fond pâle de l‘iceberg, trois silhouettes immobiles se détachaient, blotties les unes contre les autres.

Mortes ou vives, il n‘en savait rien. Peu importait, d‘ailleurs.

S‘ils étaient vivants, ils seraient morts dans moins d‘une heure, malgré leurs combinaisons isothermes. Ils devaient être trempés, la tempête menaçait, et ils dérivaient vers le large, sur l‘un des océans les plus dangereux de la planète. On ne retrouverait jamais leurs corps.

— Non, ce ne sont que des ombres, répondit Delta 1 en rebroussant chemin. Rentrons à la base.

57.

Le sénateur Sedgewick Sexton posa son verre de cognac sur la cheminée et tisonna le feu, tâchant de rassembler ses pensées. Les six hommes assis dans son salon restaient silencieux, dans l‘expectative. Le moment des bavardages était terminé. Il était temps pour le sénateur de leur vendre sa camelote. Ils le savaient, il le savait. Un homme politique est d‘abord un bon vendeur.

— Comme vous le savez peut-être, commença Sexton, en se tournant vers eux, ces derniers mois, j‘ai rencontré beaucoup d‘hommes dans votre position.

Il sourit et s‘assit pour se mettre à leur niveau.

— Vous êtes les seuls que j‘aie invités chez moi. Vous êtes tous des entrepreneurs hors du commun et c‘est un grand honneur de vous rencontrer.