Sexton joignit les paumes et balaya le cercle d‘invités du regard, prenant grand soin d‘établir un contact visuel avec chacun d‘eux. Puis, il se concentra sur sa première cible. Un grand et fort gaillard coiffé d‘un chapeau de cow-boy.
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— Space Industries of Houston, fit Sexton. Je suis content que vous soyez venu.
— Je déteste cette ville, grommela le Texan.
— Et je vous comprends très bien. Washington s‘est montrée injuste à votre égard.
Sous le rebord de son chapeau, le Texan lui lança un regard, mais ne dit rien.
— Il y a douze ans, commença Sexton, vous avez fait une proposition au gouvernement américain. Vous lui avez offert de construire une station spatiale américaine pour seulement cinq milliards de dollars.
— C‘est vrai. J‘ai encore les plans.
— Et pourtant la NASA a convaincu le gouvernement qu‘une station spatiale américaine devait être un projet de l‘Agence.
— Exact. La NASA a commencé la construction de la station il y a presque dix ans maintenant.
— Dix ans. Et non seulement cette station n‘est pas encore opérationnelle, mais le projet a coûté vingt fois votre offre. En tant que contribuable de ce pays, je suis écœuré.
La pièce résonna de murmures approbateurs. Sexton regarda à nouveau ses invités un à un pour rétablir le contact.
— Je suis bien conscient, continua le sénateur, que certains d‘entre vous ont offert de lancer des navettes spatiales privées pour la somme très modique de cinquante millions de dollars par vol.
Nouveaux murmures favorables.
— Et pourtant, la NASA vous a coupé l‘herbe sous le pied en ramenant ses tarifs à seulement trente-huit millions de dollars par vol... alors que le coût réel dépasse cent cinquante millions de dollars !
— C‘est leur façon de nous interdire la conquête spatiale, fit remarquer l‘un des hommes. Le secteur privé ne peut pas rivaliser avec une entreprise qui se permet de procéder à des lancements à quatre cents pour cent de perte, et pour laquelle la notion de faillite n‘existe pas.
— C‘est de la concurrence déloyale, ajouta Sexton.
Nouveaux hochements de tête en face.
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Sexton se tourna vers son voisin, un entrepreneur au visage austère, un homme dont il avait consulté le dossier avec intérêt.
Comme nombre de ceux qui subventionnaient la campagne de Sexton, cet homme était un ex-ingénieur militaire que les lourdeurs de l‘administration et un salaire modeste avaient lassé, et qui avait démissionné de l‘armée pour chercher fortune dans l‘aérospatiale.
— Kistler Aerospace, reprit Sexton en secouant la tête d‘un air de profonde compassion. Votre entreprise a mis au point et fabriqué une fusée qui peut placer des satellites en orbite pour seulement quatre mille dollars le kilo alors que le coût de la NASA est de vingt mille dollars le kilo. (Sexton s‘arrêta pour ménager son effet.) Et pourtant vous n‘avez pas de clients.
— Comment pourrais-je dénicher le moindre client ?
répliqua l‘homme. La semaine dernière, la NASA nous a brûlé la politesse en facturant à Motorola seulement mille six cents dollars le kilo pour lancer un satellite de télécoms. Le gouvernement a lancé ce satellite avec neuf cents pour cent de pertes !
Sexton acquiesça. Les contribuables subventionnaient bon gré mal gré une agence dix fois moins efficace que l‘industrie privée.
— Il est devenu douloureusement clair, poursuivit le sénateur d‘une voix grave, que la NASA travaille dur pour tuer toute compétition dans l‘espace. Elle évince les entrepreneurs privés de l‘aérospatiale en fixant ses tarifs très en deçà de la valeur réelle des services qu‘elle offre.
— Elle se comporte comme un supermarché de l‘espace, renchérit le Texan.
Sacrée bonne comparaison, songea Sexton. Il faudra que je la replace. Certaines chaînes d‘hypermarchés sont connues pour pratiquer le « dumping » quand elles s‘installent dans une nouvelle zone : elles vendent leurs produits au-dessous de leur valeur, contraignant les concurrents locaux à mettre la clé sous la porte.
— Je suis écœuré et fatigué, reprit le Texan, d‘avoir à payer des millions en taxes et impôts, tandis qu‘Oncle Sam dépense cet argent pour me voler des clients !
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— Je vous comprends, répondit Sexton. Je vous comprends très bien.
— C‘est l‘absence de financement privé qui tue Rotary Rocket, intervint un homme vêtu d‘un impeccable costume à fines rayures. Les lois sur le financement de l‘aérospatiale sont criminelles !
— Entièrement d‘accord, fit Sexton.
Le sénateur avait été choqué d‘apprendre que la NASA avait trouvé un moyen supplémentaire d‘assurer son monopole sur l‘espace en faisant interdire par la loi toute publicité sur les véhicules spatiaux. Ceux-ci, ne pouvant afficher que le mot USA et le nom de la compagnie qui les lançait, se voyaient interdire les sponsors et les fonds privés, ainsi que les logos publicitaires – une pratique très répandue, par exemple, dans la course automobile. Dans un pays qui dépensait cent quatre-vingt-cinq milliards de dollars par an en publicité, les compagnies privées aérospatiales n‘en percevaient pas un seul cent.
— C‘est du vol ! s‘exclama l‘un des invités de Sexton. Mon entreprise espère rester dans la course assez longtemps pour lancer le premier prototype de navette touristique en mai prochain. Nous attendons une énorme couverture médiatique de l‘événement. Nike vient de nous offrir sept millions de dollars en sponsoring pour peindre sur la navette son logo et le slogan : « Just do it ! » Pepsi nous a offert le double pour :
« Pepsi : le choix d‘une nouvelle génération. » Mais, selon la loi fédérale, si notre navette arbore une quelconque publicité, le lancement de celle-ci sera interdit !
— C‘est exact, dit le sénateur Sexton. Et, si je suis élu, je vous promets de supprimer cette législation antisponsoring. Je vous le promets formellement. L‘espace sera ouvert à la publicité comme n‘importe quel centimètre carré de notre planète.
Sexton regarda ses auditeurs dans les yeux, et déclara d‘une voix solennelle :
— Il nous faut cependant reconnaître que le plus grand obstacle à la privatisation de la NASA n‘est pas la loi, mais plutôt sa perception par l‘opinion. La plupart des Américains
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ont encore une vision romantique du programme spatial de leur pays. Ils croient toujours que la NASA est une agence gouvernementale nécessaire.
— Ce sont ces fichues productions hollywoodiennes !
s‘écria quelqu‘un. À combien de films sur la NASA sauvant le monde d‘un astéroïde qui risque de le faire exploser aurons-nous encore droit, je vous le demande ? C‘est de la propagande pure et simple !
La multitude de films sur la NASA, Sexton le savait, était juste une question économique. Après l‘extraordinaire popularité de Top Gun, dans lequel on voyait Tom Cruise aux commandes d‘un avion à réaction – et qui n‘est rien d‘autre qu‘un interminable spot publicitaire pour l‘aéronavale américaine –, la NASA avait compris le véritable potentiel de Hollywood en tant qu‘agence de communication. Elle avait donc tout simplement offert aux grands studios de cinéma un accès libre à toutes ses installations : aires de lancement, tours de contrôle, terrains d‘entraînement. Les producteurs, qui étaient habitués à payer d‘énormes droits pour les décors qu‘ils utilisaient habituellement, avaient donc sauté sur l‘occasion d‘économiser des millions de dollars en réalisant des thrillers spatiaux sur des sites de tournage « gratuits ». Bien sûr, ils n‘obtenaient le droit de travailler que si la NASA avait approuvé le scénario.